Jour 11: dimanche 8 juillet 2012
Après avoir quitté le Cent Quatre à deux heures du matin, me voilà donc à neuf heures trente tapantes, prêt à en découdre, au MK2 Bibliothèque pour la projection sur grand écran de Pola X, le précédent film de Leos Carax. La petite salle 11 du Mk2 était honnêtement remplie pour une séance programmée aussi tôt; en revanche, les néo-caraxiens de la veille se signalaient par leur absence. Ils n’étaient sans doute pas parvenus à se lever, malgré leur adoration pour leur nouvelle icône. Moi, au contraire, je brûlais de (re)découvrir sur grand écran cette œuvre méprisée. Ce que bon nombre de personnes ne comprennent pas mais ce qui arrive parfois, voire assez souvent, c’est qu’on peut être un très grand fan d’un metteur en scène et ne pas forcément aimer son dernier film; aucun auteur n’est jamais infaillible (même Hitchcock, Bergman, Woody Allen, Truffaut, Spielberg ont tous fait des films mauvais, moyens ou inégaux) et l’admiration n’est valable que si elle n’est pas inconditionnelle. De plus, il ne faut écouter que son propre jugement et non pas la rumeur ou la pression de magazines soi-disant branchés, comme Télérama, les Inrocks, les Cahiers du Cinéma, Trois Couleurs, etc. qui souhaitent imposer leur opinion par autosuggestion aux éternels branchés de la branchitude. Bref, tout cela pour dire que cela ne m’étonnait pas trop de me retrouver seul véritable fan de Carax à la projo de Pola X, même si j’éprouvais de fortes réserves au sujet de Holy motors, ce dernier film faisant le grand écart, adulé par la critique française, détesté par la critique internationale et surtout par le public en salles. La critique française n’a-t-elle pas décidé dans une belle unanimité, hormis Positif, l’Express, le Figaro et quelques autres, d’adorer Holy motors pour enfin restaurer le blason de Carax, maudit depuis les Amants du Pont-Neuf, soit depuis vingt ans, c’est-à-dire bien trop longtemps? On peut ne pas aimer le dernier film d’un cinéaste qu’on admire et cela ne retire rien à l‘admiration qu‘on peut lui porter. L’inverse est également vrai et c’est l’un des grands charmes de la vie de festival: on peut se retrouver à aimer le dernier film d’un cinéaste qu’on déteste habituellement…
Quid donc de Pola X? A la nouvelle vision, le film demeure très inégal. Il semble contenir en germe le programme de tous les films de Carax (l’amour initial avec une amante-amie, l’attirance irraisonnée pour une femme inconnue, l’imposture existentielle et créative), comme si le roman de Melville, Pierre ou les ambiguïtés, en était la source.
Le début, situé dans une belle propriété à la campagne, intrigue; l’ambiance, à la fois champêtre et fantomatique, dans le style du Grand Meaulnes, subjugue. Tout se gâte à l’arrivée d’Isabelle, la sœur de Pierre, qui va devenir son amante; le film bascule alors dans la misère, l’absence de mystère et le bâclage volontaire ou non. Hormis quelques fulgurances (Deneuve dans son bain ou à moto, la traversée du pont, la scène qui justifie le X du titre), le film génère un certain ennui distingué, comme si Carax, trop respectueux de l’œuvre de Melville, n’avait pas osé la violenter. Aujourd’hui encore, Pola X demeure une déception, un échec relativement intéressant mais un échec quand même, comme si la dimension réflexive portait tort à l‘inspiration de Carax.
Rien de tout cela avec Boy meets girl, programmé à 11h45 dans la même petite salle 11, qui demeure aujourd’hui encore un réel éblouissement de tous les instants: le noir et blanc absolument magique, l’histoire singulière de deux désespérés qui vont finir par se rencontrer, les dialogues poétiques, d’un romantisme enfiévré, la mise en scène attentive à nous faire ressentir le moindre détail, enjambant le passé et le futur. Hormis un rythme parfois lent jusqu’à l’affectation, Boy meets girl est déjà un chef-d’œuvre, où la fascination hypnotique s‘empare du moindre plan pour le rendre inoubliable. Mon Dieu, ce que Mireille Perrier, diaphane et hiératique, était belle dans ce film! Ce n’était que le premier film de Leos Carax et j’aurais vraiment aimé ressentir les mêmes sensations devant son nouveau film, où le dispositif et la prétention l‘emportent sur tout le reste.
Tel que j’étais parti dans ma rétrospective Carax, j’hésitais donc à revoir vers 19h une nouvelle fois Mauvais sang, tant les occasions de revoir ce chef-d’œuvre sur grand écran sont rares et précieuses. Finalement j’ai choisi Ombline, le premier film de Stéphane Cazes, où Mélanie Thierry en Mère Courage emprisonnée, est réellement ahurissante. On devrait sans doute la retrouver aux César pour ce rôle. Parmi les nombreuses Mélanie du cinéma français (Laurent, Doutey, Bernier, etc), Mélanie Thierry s’impose doucement mais sûrement au plus haut niveau. En dépit de quelques grosses ficelles mélodramatiques, le film impressionne par son réalisme documentaire et l’intensité de la prestation de Mélanie, combinant rage et espoir face à un destin qui ne lui a pas fait de cadeaux. L’énergie de la comédienne est à l’unisson de son personnage qui écrase quelques larmes pour mieux repartir vers un avenir meilleur. Ombline a connu une belle ovation du public, parfaitement méritée.
Finalement la journée a connu sa digne conclusion typiquement caraxienne. Car ce n’est personne d’autre que Leos Carax lui-même que j’ai découvert aux alentours de 22h, sur l’avenue de France, entouré d’une bande de quatre ou cinq proches. Chapeau vissé sur la tête, cheveux poivre et sel, lunettes noires, barbe de trois jours, veste sombre, les poches remplies à craquer…Je ne lui ai pas parlé de son dernier film. En passant, vous aurez quand même remarqué que je lui ai fait bien plus de promo que certains qui disent avoir aimé Holy motors! Nous avons pris le métro ensemble et nous nous sommes quittés à Châtelet, sans nous retourner, comme dans un vrai film de Carax…
David Speranski