Paris Cinema 2012

 

PARIS CINEMA MON AMOUR

 

Qu’as-tu vu à Paris Cinéma? J’ai vu…J’ai vu…Pourtant que retenir de ces treize jours de cinema non-stop, de ces dix bougies soufflées avec enthousiasme pour l’anniversaire d’un Festival qui atteint un âge déjà respectable? Pour l’occasion le Festival s’était allongé de quelques jours et doté exceptionnellement de deux commencements et de trois fins. Deux commencements: l’avant-première de Holy Motors présenté par un Leos Carax délibérément mutique, accompagné heureusement de Denis Lavant et de Kylie Minogue (pour la touche glamour) beaucoup plus loquaces; le ciné-mix du DJ Jeff Mills, lançant véritablement la manifestation au Forum des Images. Trois fins à chaque fois différente, populaire, institutionnelle ou élitiste: le ciné-karaoké traditionnel au CentQuatre pour le côté joyeusement populaire; la cérémonie de remise de prix, avec les partenaires institutionnels (Mairie de Paris, Numéricable, etc) et en prime, la présence de Vanessa Paradis; enfin la présentation d’un court métrage abscons à la limite de l’art contemporain au Wanderlust (sans doute la fin de trop). Ces différents événements sont à l’image du Festival qui souhaite développer une image exigeante de qualité, tout en demeurant accessible au plus grand nombre.


Alors que ce n’était pas toujours le cas les années précédentes, cette fois-ci les vedettes étaient presque toutes là lors des avant-premières, dont Juliette Binoche à qui on peut accorder une mention spéciale pour son allégresse irresistible de comédienne éternellement fraîche et débutante. Seul Asghar Farhadi a manqué à l’appel. Cette année Mélanie Thierry, Emilie Dequenne, Melvil Poupaud, etc. ont honoré de leur presence le tapis rouge du MK2 Bibliothèque, démontrant la montée en puissance du Festival depuis que Charlotte Rampling en est devenue la présidente sept ans auparavant. Le programme d’avant-premières était éblouissant comme toujours, permettant de voir à l’avance toutes les sorties intéressantes de l’été et de la rentrée. La compétition s’est montrée de haut niveau, rassemblant quelques films qui avaient déjà concouru à Berlin, Venise ou Cannes (selections parallèles) comme A simple life, Tabou ou Rebelle. Sur huit films, cinq ont d’ailleurs été distingués d’une manière ou d’une autre, ce qui montre bien le riche éventail de propositions de cinema qui était offert au public du Festival.

Paris Cinéma, c’est aussi se souvenir et (re)découvrir. Cette année, trois oeuvres magistrales faisaient l’objet de rétrospectives intégrales, celles de Leos Carax, d’Olivier Assayas et du regretté Raoul Ruiz. Trois cinéastes qui ont fait l’essentiel de leur carrière en France, avec quelques incursions à l’étranger, en portant haut les couleurs de notre cinématographie. Il était précieux de voir Boy meets girl ou Mauvais sang pour prendre conscience de l’évolution en bien ou en mal du cinema de Carax; d’accompagner Assayas dans ses chroniques d’une bourgeoisie bien française (l’Heure d’été, Fin août début septembre, les Destinées sentimentales) ou dans ses périples internationaux (Boarding gate, Clean, Demonlover, Carlos) ou dans les émois adolescents d’une jeunesse en quête de repères (l’Eau froide, Paris s’éveille, Irma Vep); enfin de suivre Raoul Ruiz dans les labyrinthes infinis du sens et du temps (le chef-d’oeuvre absolu, Mystères de Lisbonne, Généalogies d’un crime, Trois vies et une seule mort). Mais le grand trip consistait dans l’expérience de se retrouver devant un film hong-kongais improbable, en video et sans sous-titres français, issu de la rétrospective consacrée à la cinématographie d’un pays. Cela, seul Paris Cinéma peut ainsi nous l’apporter, ce frisson d’inédit, d’inconnu, d’extraordinaire, aussi prégnant que devant une future histoire d’amour esquissée. Ce même frisson que les spectateurs ont déjà pu ressentir lors des éditions précédentes lorsque la Science des rêves de Michel Gondry a été présentée en avant-première ou quand Michael Cimino est venu assister avec Isabelle Huppert à la reconstitution de son chef-d’oeuvre maudit, la Porte du Paradis, au Max Linder Panorama. Pour tous ces moments exceptionnels où l’émotion rencontre l’inédit, il faudra à nouveau guetter la nouvelle édition du Festival et répondre définitivement à la question: qu’as-tu vu à Paris Cinéma? Paris Cinéma mon amour.

David Speranski


 


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Jour 13 : mardi 10 juillet 2012

 

Cette fois-ci, c’est bien la fin dans tous les sens du terme… En ce dernier jour du festival, les projections reprennent pour la dernière fois. Un ultime tour de piste pour Raoul Ruiz au Nouveau Latina, Olivier Assayas au Grand Action, la rétrospective Hong-Kong au Forum des Images, au Trois Luxembourg et au MK2 Bibliothèque… Encore une dernière fois l’épreuve du choix, que donc faire ce mardi soir ? Voir The We and The I de Michel Gondry ? Déjà vu à Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs, présenté par Michel Gondry lui-même et toute son équipe d’acteurs, et honnêtement peu apprécié, le film se hissant au mieux dans son œuvre au niveau de Dave La Chapelle’s Block Party (!)… Rattraper l’un des deux films de la compétition projetés à nouveau aujourd’hui, A Simple life à 17 h (Prix du public et Prix des étudiants) ou Tabou à 21 h (Prix des blogueurs et Coup de cœur du jury) ? A Simple life, déjà vu et beaucoup aimé ; Tabou restait donc une solution viable mais pas forcément enthousiasmante, surtout si on avait envie de changer d’air et de quitter les salles de cinéma. Jane Eyre, avec Mia Wasikowska et Michael Fassbender, était aussi projeté en avant-première à l’UGC Bercy mais mon excellent collègue, Olivier Fournel, s’était déjà acquitté de la critique avec le talent qu’on lui connaît, et de toute façon, le film sortait bientôt. Restait donc la soirée au Wanderlust, la cité de la mode et du design, où un moyen métrage exceptionnel allait être projeté, The Snorks: a concert for creatures, de Loris Gréaud, avec David Lynch et Charlotte Rampling.

 

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J’aurais dû me méfier. L’assistance était déjà différente, comme si tous les fils à papa et les pimbêches étudiantes s’étaient rassemblés en un seul endroit, débitant au kilomètre des considérations snobs sur leur vie passionnante. Parler de cinéma, que nenni ! On était accueillis sur l’esplanade donnant une très belle vue sur la Seine. Des Djs mixaient des choses sans intérêt et le caquetage recouvrait tout. La projection était annoncée à 22 h et n’a finalement commencé qu’à 22 h 38. Paris Cinéma avait pris l’habitude d’être (légèrement en retard) et a battu les records pour le dernier soir. J’ai même cru un instant qu’on allait commencer à 23 h 30 pour attendre les spectateurs de Jane Eyre, Tabou ou The We and the I.  Personne ne s’est d’ailleurs excusé, comme si ce retard allait tout simplement de soi. En fait, il s’agissait, paraît-il, d’attendre le coucher du soleil pour projeter le film en pleine nuit.

The Snorks a commencé et très vite, l’horreur s’est emparée de mon esprit. Entre des considérations philosophico-littéraires vaseuses débitées par Charlotte Rampling et des constats pseudo-scientifiques lues d’une voix neutre par David Lynch, les images, parfois très belles, peinaient à prendre un sens. Si j’ai bien compris, c’est l’évocation d’un peuple des abysses pour lequel le personnage de Charlotte décide d’écrire. On finissait le festival comme on l’avait commencé avec Holy Motors par une sorte d’installation d’art contemporain. C’est l’illustration de l’exigence des programmateurs qui veulent concevoir des événements intellos autant qu’ils souhaitent attirer le public populaire. On devine qu’il fallait bien faire plaisir à la Présidente qui avait décidé de nous offrir ce cadeau. On imagine bien Aude Hesbert, décontenancée et s’inclinant devant la volonté de la Présidente. Malheureusement, seule la fin (deux ou trois minutes) représentant le concert électro du collectif Anti-Pop Consortium sur des images plus ou moins psychédéliques du peuple des abysses, représentait une esquisse embryonnaire d’intérêt. Dominait surtout la tristesse de voir celui qui est peut-être le plus grand cinéaste vivant (David Lynch) cachetonner pour des choses sans réel intérêt (ce film, le design du Silencio, des spots de pub, etc.) au lieu de poursuivre son œuvre magistrale qui le place, sans forcer, au niveau de Bergman, Buñuel ou Kubrick.


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Mauvaise pioche. Cela arrive parfois les jours de festival, comme dans la vie. C’était la soirée de trop, la séance inutile, la fête superflue… Forcément, c’était le treizième jour… C’est certes un peu dommage que cela arrive à la fin du festival, laissant une dernière impression mitigée. Mais passons l’éponge, car les dix ans du festival ont réservé tant de bonnes surprises et d’occasions de se réjouir du cinéma qu’il serait réducteur de se focaliser sur cette soirée ratée. Pour ma part, sur treize jours, treize articles, treize chapitres d’un feuilleton, en moyenne d’une à deux pages, à chaque fois, pour vous faire vivre le festival de l’intérieur et vous inciter à y aller. Par ces quelques textes, vous avez pu partager les joies, les enthousiasmes nombreux et les rares déceptions de cette édition exceptionnelle du Festival Paris Cinéma. Finalement, je regretterai seulement d’avoir délaissé la cause du cinéma, pour une fois, ce dernier soir : j’aurais dû aller voir Jane Eyre ou Tabou, qu’il ne fallait pas manquer. Cela me servira de leçon. J’espère que vous avez pu y aller. Rideau… jusqu’à l’année prochaine !


David Speranski

 

 

 

Jour 12: lundi 9 juillet 2012

This is the end, my friend, the end, my only friend, the end…En fait, comme Paris Cinéma fête ses dix ans, l’organisation du Festival a multiplié cette année les événements alors qu’ils avaient tous lieu, les années precedents, le même soir de clôture: ciné-karaoké + soirée dansante samedi pour le côté populaire, cérémonie de remise des prix lundi pour le côté institutionnel et enfin fête de clôture mardi au Wanderlust pour le côté branché et glamour. Trois visages de Paris Cinéma, divers et complémentaires, qui ont donc permis de participer à trois fins différentes du Festival alors que la fin habituelle se passait d’ordinaire au CentQuatre, après la remise des prix…

Ce soir, c’était en effet la cérémonie de remise des prix, la soirée de gala au MK2 Bibliothèque. Je reconnais Thierry Jousse, l’ex-rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, devenu réalisateur, discutant avec un ami, juste devant l’entrée. Arrivé un peu en retard, je m’apprête à passer après des dizaines d’invités patientant devant le stand d’accueil. Je suis heureusement sauvé par mon ange gardien, une charmante brune aux cheveux courts, dénommée Sophie qui me héle, sans que je ne lui ai fait le moindre signe, et indique au reste de l’équipe “celui-là, c’est un VIP, il faut impérativement le faire passer”. Merci donc à Sophie qui se reconnaîtra peut-être, grâce à qui j’ai pu assister à cette cérémonie dans de superbes conditions.

Installé confortablement au troisième rang, je contemple perplexe les personnes qui se sont placées aux avant-postes, uniquement pour prendre des photos des soi-disant célébrités, et qui repartiront dès la cérémonie terminée. Ce phénomène m’a toujours intrigué: préférer le reflet de l’image des vedettes à leur travail effectif et ne même pas prendre la peine d’assister aux projections, cela dépasse un peu l’entendement…

Cinq prix ont été remis au final pour une compétition regroupant huit films: le Prix du jury, le Prix des étudiants, le Prix des blogueurs, le Prix Numéricable et enfin le Prix du public. De quatre prix l’année dernière, nous sommes passes à cinq; il y a trois ans, il n’y en avait que trois. Il ne faudrait pas en créer un de plus car, sinon cela reviendrait à récompenser tous les films en compétition. Cette pléthore de prix est sans doute destinée à éviter que le même film soit beaucoup trop récompensé. En 2011, La Guerre est declarée de Valérie Donzelli avait ainsi raflé trois prix sur quatre.

Cette année, les prix sont bien plus équitablement partagés: le Prix Numéricable, décerné par un jury d’abonnés Numéricable, a recompensé Rebelle (sortie le 21 novembre 2012) de Kim Nguyen (rien à voir avec le nouveau Pixar!) sur une enfant guerrière en Afrique, - dont je vous ai déjà parlé dans la chronique du mercredi 4 juillet-, en invoquant le devoir des films de refléter l’état du monde. Le Prix des blogueurs et du web est allé à Tabou, le film portugais de Miguel Gomes, en noir et blanc et essentiellement en plan fixe, qui sortira le 5 décembre 2012. Ce dernier récoltera aussi un Coup de coeur du jury, en étant chaleureusement défendu par Louis-Do de Lencquesaing pour ses exceptionnelles qualities formelles. Laetitia Masson a au contraire repris l’argument du cinema-reflet de l’état du monde pour couronner au nom du jury tout entier, le film hongrois, Just the wind de Bence Fliegauf (sortie prevue en 2013) sur le quotidien horrifique d’une famille tsigane qui vit dans la crainte de meurtres racistes. Enfin le Prix du public et le Prix des étudiants est allé à A Simple life de Ann Hui, récompensant ainsi l’exceptionnelle valeur humaine de ce film, exaltant les valeurs de générosité et de solidarité, et son duo inoubliable de comédiens, Deanie Ip et Andy Lau. Dans la chronique du mercredi 4 juillet, j’avais indiqué que ce film obtiendrait au moins le Prix du public. Au final, deux prix pour A Simple life, admirable film qui, de manière aussi incroyable que terriblement injuste, n’a toujours pas de distributeur en France. Gageons que ce double prix permettra de réparer cette iniquité.

J’avais croisé tous les membres du jury dans les couloirs du MK2 Bibliothèque, où ils assistaient aux séances des films en compétition, en même temps que la presse et le public. Tous sauf UNE qui se cachait: Emilie Simon, la musicienne et chanteuse, dont le charme irradiant a encore fait tourner bien des têtes ce soir…Quelques minutes plus tard, c’est une autre chanteuse qui lui succédait sur scène et allait enchanter les coeurs avec son sourire enjôleur et ses dents du bonheur: Vanessa Paradis qui présentait avec Léa Drucker et Valérie Karsenti Je me suis fait tout petit de Cécilia Rouaud, le film de clôture de Paris Cinéma. Comédie sans prétention, menée tambour battant, sur le theme des familles recomposées, à la manière de la Crise de Coline Serreau, Je me suis fait tout petit dresse le portrait d’un homme en apparence viril, totalement dépassé par les événements, campé par Denis Ménochet, et manifeste une énergie revigorante et une drôlerie de tous les instants qui devraient l’amener à un beau success public en salles. Une réalisatrice qui ose mettre une chanson de Rufus Wainwright, Poses, en plein milieu de son film, est assurément une personne dont l’avenir est plein de promesses.

 

David Speranski


 

Jour 11: dimanche 8 juillet 2012

 

Après avoir quitté le Cent Quatre à deux heures du matin, me voilà donc à neuf heures trente tapantes, prêt à en découdre, au MK2 Bibliothèque pour la projection sur grand écran de Pola X, le précédent film de Leos Carax. La petite salle 11 du Mk2 était honnêtement remplie pour une séance programmée aussi tôt; en revanche, les néo-caraxiens de la veille se signalaient par leur absence. Ils n’étaient sans doute pas parvenus à se lever, malgré leur adoration pour leur nouvelle icône. Moi, au contraire, je brûlais de (re)découvrir sur grand écran cette œuvre méprisée. Ce que bon nombre de personnes ne comprennent pas mais ce qui arrive parfois, voire assez souvent, c’est qu’on peut être un très grand fan d’un metteur en scène et ne pas forcément aimer son dernier film; aucun auteur n’est jamais infaillible (même Hitchcock, Bergman, Woody Allen, Truffaut, Spielberg ont tous fait des films mauvais, moyens ou inégaux) et l’admiration n’est valable que si elle n’est pas inconditionnelle. De plus, il ne faut écouter que son propre jugement et non pas la rumeur ou la pression de magazines soi-disant branchés, comme Télérama, les Inrocks, les Cahiers du Cinéma, Trois Couleurs, etc. qui souhaitent imposer leur opinion par autosuggestion aux éternels branchés de la branchitude. Bref, tout cela pour dire que cela ne m’étonnait pas trop de me retrouver seul véritable fan de Carax à la projo de Pola X, même si j’éprouvais de fortes réserves au sujet de Holy motors, ce dernier film faisant le grand écart, adulé par la critique française, détesté par la critique internationale et surtout par le public en salles. La critique française n’a-t-elle pas décidé dans une belle unanimité, hormis Positif, l’Express, le Figaro et quelques autres, d’adorer Holy motors pour enfin restaurer le blason de Carax, maudit depuis les Amants du Pont-Neuf, soit depuis vingt ans, c’est-à-dire bien trop longtemps? On peut ne pas aimer le dernier film d’un cinéaste qu’on admire et cela ne retire rien à l‘admiration qu‘on peut lui porter. L’inverse est également vrai et c’est l’un des grands charmes de la vie de festival: on peut se retrouver à aimer le dernier film d’un cinéaste qu’on déteste habituellement…

Quid donc de Pola X? A la nouvelle vision, le film demeure très inégal. Il semble contenir en germe le programme de tous les films de Carax (l’amour initial avec une amante-amie, l’attirance irraisonnée pour une femme inconnue, l’imposture existentielle et créative), comme si le roman de Melville, Pierre ou les ambiguïtés, en était la source.

 

Le début, situé dans une belle propriété à la campagne, intrigue; l’ambiance, à la fois champêtre et fantomatique, dans le style du Grand Meaulnes, subjugue. Tout se gâte à l’arrivée d’Isabelle, la sœur de Pierre, qui va devenir son amante; le film bascule alors dans la misère, l’absence de mystère et le bâclage volontaire ou non. Hormis quelques fulgurances (Deneuve dans son bain ou à moto, la traversée du pont, la scène qui justifie le X du titre), le film génère un certain ennui distingué, comme si Carax, trop respectueux de l’œuvre de Melville, n’avait pas osé la violenter. Aujourd’hui encore, Pola X demeure une déception, un échec relativement intéressant mais un échec quand même, comme si la dimension réflexive portait tort à l‘inspiration de Carax.

Rien de tout cela avec Boy meets girl, programmé à 11h45 dans la même petite salle 11, qui demeure aujourd’hui encore un réel éblouissement de tous les instants: le noir et blanc absolument magique, l’histoire singulière de deux désespérés qui vont finir par se rencontrer, les dialogues poétiques, d’un romantisme enfiévré, la mise en scène attentive à nous faire ressentir le moindre détail, enjambant le passé et le futur. Hormis un rythme parfois lent jusqu’à l’affectation, Boy meets girl est déjà un chef-d’œuvre, où la fascination hypnotique s‘empare du moindre plan pour le rendre inoubliable. Mon Dieu, ce que Mireille Perrier, diaphane et hiératique, était belle dans ce film! Ce n’était que le premier film de Leos Carax et j’aurais vraiment aimé ressentir les mêmes sensations devant son nouveau film, où le dispositif et la prétention l‘emportent sur tout le reste.

Tel que j’étais parti dans ma rétrospective Carax, j’hésitais donc à revoir vers 19h une nouvelle fois Mauvais sang, tant les occasions de revoir ce chef-d’œuvre sur grand écran sont rares et précieuses. Finalement j’ai choisi Ombline, le premier film de Stéphane Cazes, où Mélanie Thierry en Mère Courage emprisonnée, est réellement ahurissante. On devrait sans doute la retrouver aux César pour ce rôle. Parmi les nombreuses Mélanie du cinéma français (Laurent, Doutey, Bernier, etc), Mélanie Thierry s’impose doucement mais sûrement au plus haut niveau. En dépit de quelques grosses ficelles mélodramatiques, le film impressionne par son réalisme documentaire et l’intensité de la prestation de Mélanie, combinant rage et espoir face à un destin qui ne lui a pas fait de cadeaux. L’énergie de la comédienne est à l’unisson de son personnage qui écrase quelques larmes pour mieux repartir vers un avenir meilleur. Ombline a connu une belle ovation du public, parfaitement méritée.

Finalement la journée a connu sa digne conclusion typiquement caraxienne. Car ce n’est personne d’autre que Leos Carax lui-même que j’ai découvert aux alentours de 22h, sur l’avenue de France, entouré d’une bande de quatre ou cinq proches. Chapeau vissé sur la tête, cheveux poivre et sel, lunettes noires, barbe de trois jours, veste sombre, les poches remplies à craquer…Je ne lui ai pas parlé de son dernier film. En passant, vous aurez quand même remarqué que je lui ai fait bien plus de promo que certains qui disent avoir aimé Holy motors! Nous avons pris le métro ensemble et nous nous sommes quittés à Châtelet, sans nous retourner, comme dans un vrai film de Carax…

David Speranski


 

Jour 10: samedi 7 juillet 2012

Cela fait du bien parfois, un “feel-good movie”! On peut déprimer à mort en sortant d’un Haneke ou d’un Lars von Trier puis se remettre heureusement à espérer grâce à des cineastes peut-être moins géniaux mais beaucoup plus aimables! Même si, au fond de soi, on sait bien que c’est Haneke et LVT qui ont raison…C’est un peu le cas de Solveig Anspach. Révélée par son premier film, Haut les coeurs, où Karin Viard interprétait une femme atteinte du cancer du sein, elle a depuis laissé tomber les drames, hormis quelques exceptions (Louise Michel avec Sylvie Testud) pour privilégier les comedies et l’Islande, son pays d’origine. Queen of Montreuil, le film qu’elle a présenté samedi, représente la suite de sa précédente realisation, Back soon, et s’avère nettement plus réussi. Elle reste fidéle au ton foutraque de Back soon, en suivant les aventures de la poétesse islandaise, amatrice de marijuana (Didda Jónsdóttir, veritable ppoétesse dans la vie) confrontée cette fois-ci à la survie dans le quartier de Montreuil. L’équipe du film était là, Florence Lioret-Caille, Samir Guesmi, etc. et, fait exceptionnel, est restée pendant toute la séance pour finalement avoir un beau triomphe à la fin de la projection. Il faut en fait préciser que c’était la toute première mondiale du film. Le film de Solveig Anspach était tout simplement hilarant par son sens tatiesque du detail et des scenes ébouriffantes, dont celle de la grue ou du pressing. Le plus étonnant est qu’il s’agisse en fait d’un film sur le deuil!

On a évité soigneusement de revoir Laurence anyways de Xavier Dolan, les deux heures quarante de film s’étant révélées à Cannes plus que plombantes. Cinéma clippé, dialogues intellos à la limite de la prétention, montage aléatoire, Laurence anyways est sans doute le seul film dont les adorateurs reconnaissent qu’une scène sur deux est complètement ratée, que le film est bourré de défauts et que pourtant ils l’aiment quand même, surjouant leur enthousiasme, sous couvert de branchitude forcenée…Comme quoi l’amour, cela ne se commande pas! Comparer Xavier Dolan à de grands écrivains ou cinéastes, déshonore franchement les auteurs auxquels il est comparé. Un peu de lucidité permettrait peut-être de s’apercevoir qu’au même âge, Leos Carax était bien plus doué cinématographiquement que Xavier Dolan et que, même en faisant un film tous les ans, ce cher Xavier a peu de chances de remporter jamais un jour la Palme d’or, surtout si Thierry Frémaux le preserve de la competition, pour ne pas le couler.


En fait, zapper Laurence Anyways (un soulagement!) permettait d’arriver à l’heure pour le ciné-karaoké, grande tradition de Paris Cinéma depuis quelques années. En le programmant un samedi et en le faisant commencer, les programmateurs escomptaient une affluence monstrueuse. Ils n’avaient pas tort. Ce fut le cas. La foule faisait tout le tour du pâté de maisons avant d’arriver au CentQuatre, le lieu des réjouissances. Sans portable, il s’avérait rigoureusement impossible de retrouver quelqu’un à l’intérieur du CentQuatre, tant le lieu se trouvait bondé. Pour le ciné-karaoké, félicitons le programmateur d’avoir ressuscité Cry baby de John Waters et déplorons en revanche la mise en valeur des Choristes qui tranchaient sur l’ensemble des extraits, plutôt de bonne qualité. Vers 23h et quelques, DJ Hobbs prit le relais et enchaîna Eminem, Michael Jackson, etc. Des conversations animées naquirent alors entre les admirateurs et les détracteurs de Holy Motors, au point que je lançais un défi aux néocaraxiens: aller voir Pola X à 9h30 dimanche matin au MK2 Bibliothèque, histoire de constater de visu qui aimait réellement Carax. C’était le test ultime: Leos allait enfin pouvoir reconnaître les siens. En quittant donc la soirée vers une heure trente du matin, extinction du metro oblige, nous laissâmes donc le reste de la faune cinéphile danser jusqu’au bout de la nuit…

David Speranski


 

 


Jour 9 : vendredi 6 juillet 2012

Très belle soirée que ce vendredi soir à Paris Cinéma ; car j’ai pu voir dans la foulée deux films, et qui plus est, deux très grands films. A priori c’était mission impossible, le second film commençant quasiment à l’heure où l’autre se termine. Mais, tout d’abord, j’aime bien relever les défis impossibles ; de plus, il faut savoir que les projections commencent toujours avec un léger décalage de dix à quinze minutes sur l’horaire prévu, décalage qui s’accroît au fur et à mesure des projections et des présentations, ce qui, à Cannes, serait à l’évidence l’horreur absolue alors que cela devient un charme supplémentaire de Paris Cinéma, festival paisible qui sait faire venir le cinema jusqu’à vous.

Le premier film était le film testamentaire de Raoul Ruiz, La Nuit d’en face. Vous allez me dire que Mystères de Lisbonne était déjà un magnifique film testamentaire de 4 h 30 où Ruiz atteignait des sommets de romanesque en racontant des histoires de familles enchassées en poupées-gigognes. Ruiz était déjà très malade lorsqu’il a tourné ce chef-d’oeuvre qui représentait en quelque sorte l’aboutissement de sa manière romanesque, couronné par un Prix Louis-Delluc on ne peut plus mérité. En revanche, dans La Nuit d’en face, son veritable dernier film, il revient à ses tours de magie habituels, les couloirs temporels parallèles, le ton ludique, les raccords narratifs improbables, un ton cultivé et ludique. Bref, il s’agit du Ruiz pur sucre, lesté d’une dimension émotionnelle supplémentaire, celle de voir ces tours de magie exécutés pour la dernière fois. Ruiz revient sur ses lieux d’enfance au Chili, en particulier dans la ville d’Antofagasta, dont la sonorité du nom résonne comme un poème et va fasciner dans l’imagination de Ruiz, Jean Giono qui se serait exilé virtuellement dans cette ville, pour enseigner le franco-espagnol à une classe d’adultes. Est-ce la réalité ou non ou plutôt une des infinies potentialités de l’imaginaire? Beauté du style visuel, intelligence absolue des dialogues, jeu de courts-circuits temporels et virtuels, tels sont les arguments magistraux de cette dernière oeuvre. Il ne faudra surtout pas manquer le film à sa sortie car c’est le type de film, tout comme Mystères de Lisbonne, à voir et à revoir des dizaines de fois, avant d’en épuiser le sens masqué et le plaisir raffiné.

Le second grand film était Amour de Michael Haneke. Si l’on m’avait dit avant Cannes 2012, que je préfèrerais un jour un film de Haneke à un film de Leos Carax, je ne l’aurais pas cru, tant ma sensibilité est éloignée de l’un et proche de l’autre. Et pourtant, à la nouvelle vision du film de Haneke, l’évidence se fait jour. On a souvent écrit que le palmarès cannois version Moretti était à moitié raté (Garrone, Reygadas, Mungiu cité inutilement deux fois, par le scénario et le prix d’interprétation feminine ex aequo, ou Ken Loach une fois de plus abonné au Prix du jury); on oublie de souligner que le palmarès Moretti est aussi à moitié réussi: il n’est pas passé à côté des deux grands films incontestables de la compétition, Amour et Au-delà des collines, même si Mud, Moorise Kingdom, Cosmopolis, voire Holy Motors auraient certainement pu prétendre à un prix avec un jury différent.

C’était sans doute ce à quoi pensait Moretti lorsque, pour justifier les choix de son jury, il a évoqué les cinéastes qui sont davantage amoureux de leur style que de leur histoire ou de leurs personnages. Il ne convient pas d’empiler citation sur citation de sa propre oeuvre ou de celles d’autres cinéastes pour vouloir épater les critiques en mal de références; il faut de preference trouver un écho narratif qui résonne dans l’universalité de la conscience du spectateur à travers des personnages qui auront su le toucher. Contrairement à Carax qui a investi de force, sans souci de cohérence, le domaine onirique laissé vacant par Lynch et Weerasethakul, Haneke traite son sujet avec une rigueur et une précision absolues, en cernant ses personnages, par salves de plans-séquences souvent fixes et peu ostentatoires, exactement de la même façon qu’un Cristian Mungiu a autopsié par plans-séquences (où les acteurs bougent néanmoins à l’intérieur du cadre, contrairement à ceux de Haneke) la foi totalitaire des chrétiens orthodoxes. Le plan d’ouverture d’Amour (passé le flash-forward révélant l’issue tragique de l’histoire) renvoie directement au premier plan d’Holy Motors: un public de concert de musique classique, en pleine lumière face au public de cinema, mort ou fantômatique de Carax, plongé dans une torpeur obscure et funèbre. Ensuite, face au déferlement de saynètes très inégales, souvent gratuites et dépourvues de signification de Carax, en forme de faux best-of autistique de toute sa carrière (déferlement qui ne prend en fait tout son sens que dans les deux ou trois dernières, soit au bout d’une bonne heure et demie, avec l’apparition de Kylie Minogue ou la chanson de Gérard Manset, pour exprimer la fatigue simultanée du personnage et de l’artiste, emberlificotés dans le temps des regrets et de la nostalgie), Haneke fait au contraire monter son film en puissance, à chaque confrontation d’Emmanuelle Riva et de Jean-Louis Trintignant (tous les deux absolument sublimes, meme si l’avantage va sans doute à Trintignant dont le moindre frémissement ou haussement de sourcils est générateur de nuance et d’émotion). Michael Haneke a donc eu l’idée géniale, voire même franchement révolutionnaire de démontrer que, sans avoir besoin de 3D ou d’effets spéciaux numériques, il suffisait de diriger admirablement deux virtuoses de l’art dramatique pour obtenir le maximum d’émotion. Un simple film d’appartement avec des acteurs octogénaires (suprême provocation!) suffit donc pour atteindre l’excellence et dépasser tous les autres films. Qui d’autre que Haneke aurait osé parier sur ce projet où rien n’est occulté des affres de la vieillesse, de la souffrance et de la dégradation physique?

Certes on aura connu Palme plus fun et rock n’roll qu’Amour. Certes, par rapport à The Tree of life ou Melancholia, les grands films de l’édition précédente, Amour et Au-delà des collines paraissent manquer nettement d’ampleur et de souffle. Il n’en demeure pas moins qu’ils ont largement dominé la compétition par leur rigueur et leur qualité Certes Haneke ne renonce pas à certaines coquetteries agaçantes de style (le plan fixe qui s’attarde complaisamment sur des personages immobiles; les dix dernières minutes du film qui sont totalement privées d’enjeu dramatique). Même en n’étant pas l’admirateur le plus zélé de Haneke (c’est un euphémisme), je me vois contraint de faire amende honorable et de reconnaître que, après Benny’s video et Caché, Amour constitue au moins la troisième grande réussite incontestable de son oeuvre. Trintignant pourrrait même être la version vieillie de Benny qui aurait épousé sa petite amie adolescente, au lieu de l’égorger. Amour est pourtant loin d’être un film aimable et évoquera des souvenirs douloureux à tous ceux qui ont dû au moins une fois s’occuper d’une personne dépendante. L’amour, ce n’est pas seulement rire et goûter aux moments joyeux mais aussi parfois endurer le pire, l’inéluctable, ce qui ne pourra jamais s’arranger.

Haneke appuie délibérément où cela fait mal et nous rappelle que, d’une manière ou d’une autre, nous devrons tous supporter cela pour nos parents ou notre conjoint et que nous passerons quasiment tous par la déchéance, la dégradation, le déclin. Il contient ainsi des merveilles de sensibilité: Riva demandant à Trintignant d’arrêter le CD de son ancien élève de cours de piano, après la lecture du billet involontairement cruel qu’il leur a adressé; le silence terrible qui s’ensuit; les savoureuses histoires de Trintignant, murmurées d’une voix doucereuse, qui sont destinées à apaiser la douleur terrible de Riva; la réplique de Trintignant à sa fille, interprétée par Isabelle Huppert: “allez, tu veux vraiment me parler sérieusement?” Difficile à voir, parfois insoutenable, Amour est un grand film. Immense comme la vie, immense comme la mort.    

David Speranski


 

 

 

Jour 8 : jeudi 5 juillet 2012

Tout d’abord une recommandation: un tandem de voleurs, des bruns d’origine nord-africaine, officie actuellement dans le métro parisien et s’intéresse particulièrement à vos téléphones portables. Leur technique est très étudiée: ils s’en prennent aux personnes assises non loin d’une porte, font semblant de tomber sur elles, prétextant un déséquilibre et descendent immédiatement après, à la station suivante. Je viens d’en être victime et ai donc vu disparaître mon Samsung Galaxy qui m’avait pourtant rendu de grands services. Faites bien attention surtout si vous prenez la ligne 4 du métro; leur mode opératoire est parfaitement au point. J’ai donc dû passer trois heures dans un commissariat et deux heures dans un magasin de téléphones; autant dire que mes pensées étaient fort éloignées du cinéma. Je m’étais toujours demandé pourquoi j’avais toujours eu des réticences à apprécier Pickpocket de Robert Bresson (hormis la fameuse phrase « ah Jeanne, quel long chemin il m’a fallu pour aller jusqu’à toi »); je sais maintenant pourquoi.

Reparlons quand même de cinéma. Guilty of romance, du romancier et cinéaste japonais Sono Sion, avait été présenté dans une hallucinante version longue de 2h23, à la Quinzaine des réalisateurs en 2011 et n’était pas pour l’instant sorti en France. Le film est présenté en avant-première à Paris Cinéma car il sortira fin juillet dans une version abrégée d’1h58. Il s’inscrit dans le cadre de la « trilogie de la haine » de Sono Sion, comprenant déjà Love exposure et Cold fish. Les deux versions sont à peu près équivalentes, la plus longue étant plus délirante, la plus courte, plus efficace.

Toutes proportions gardées, il s’agit de l’équivalent, au début, de Eyes wide shut, à la fin de Belle de Jour. Une sorte de Eyes wide shut au féminin où l’héroïne, Izumi, interprétée par la playmate nipponne, Megumi Kagurazaka, insatisfaite par une relation de couple trop embourgeoisée avec un romancier, part à la recherche de ses pulsions et du grand frisson. L’intrigue principale est entrecoupée d’extraits d’une enquête par une inspectrice dépourvue de vie privée sur des meurtres de prostituée dans des love hôtels. Izumi se fera engager par une agence de mannequins puis tournera pour une production de films adultes et enfin sombrera dans la prostitution, sous l’influence de la belle et ténébreuse Kazuko (Miki Mizuno), professeur de japonais, perturbée par un trauma familial. Les séquences entre Kazuko et sa mère vous glaceront d’effroi.

Résumée comme cela, l’intrigue du film vous semble peut-être digne du pire film porno japonais. Il n’en est rien, rassurez-vous. Les scènes, bien que déshabillant généreusement les actrices qui ont chacune un physique très différent, ce qui conviendra à tous les goûts, ne sont pas du tout explicites; Guilty of romance est un film véritablement inspiré, d’une folie quasiment surréaliste, influencé par le Château de Kafka. Le film le plus torride, sans doute, de cet été, voire de cette année.

 

David Speranski

 



 

 

enfants

Jour 7: mercredi 4 juillet 2012

Qu’est-ce qui distingue un vrai festivalier d’un faux? Cinq faits.

1. Un vrai festivalier, c’est celui qui, au bout de sept jours de festival, est nettement plus en forme qu’au premier jour.

2. Un vrai festivalier, c’est celui qui met bien en évidence son accréditation, histoire de bien montrer qu’il vit dans une dimension parallèle et que tout le reste (la fin du monde, le discours de politique générale de Jean-Marc NotreHéros, etc.)  n’a plus aucune espèce d’importance.

3. Un vrai festivalier, c’est celui qui, à la question « on se prend un verre? » répond « oui, pourquoi pas? Mais vite, tu sais, j’ai le Farhadi juste après, je ne voudrais pas le louper ». Entre boire des cocktails et voir des films, il a déjà choisi.

4. Un vrai festivalier, c’est celui qui meurt de honte après avoir loupé une projo et qui n’a de cesse d’en rattraper une autre pour racheter le déshonneur.

5. Un vrai festivalier, c’est celui qui, après s’être enquillé une dizaine de films sans intérêt, trouve cela quand même bien plus passionnant que sa vie sans intérêt.

Aujourd’hui, pour changer de quartier, cap sur la Masterclass d’Olivier Assayas au Grand Action, dirigée par Auréliano Tonet, rédacteur en chef adjoint culture du Monde. Même si le quartier me rappelle de charmants souvenirs estudiantins, il faut s’armer de courage pour remonter toute la rue des Ecoles pour aller écouter l’Oracle. Les Masterclasses, c’est un grand classique des festivals. Les gens y vont souvent, croyant qu’ils réussiront à capter le secret qui leur permettra de faire du cinéma et/ou de réaliser de bons films. Ils s’aperçoivent ensuite que la réponse se trouve en fait en eux. Car si les Masterclasses aidaient à faire du bon cinéma, cela se saurait, mais parfois au détour d’une phrase, tel auditeur reçoit l’illumination sur son chemin de Damas. Pour ma part, j’ai déjà vu en Masterclasses David Lynch (j’étais loin de me douter en 2007 qu’il allait ensuite arrêter sa carrière), Martin Scorsese, James Gray, Quentin Tarantino, Atom Egoyan, etc. Donc pourquoi pas Olivier Assayas? Rappelons à Olivier Assayas qu’il vaut mieux rapprocher le micro de ses lèvres quand on s’adresse à un public. Hormis ce petit détail technique, le résumé de la Masterclass va tenir en une seule phrase: « j’adore changer, c’est pourquoi je fais des films si différents les uns des autres ». Seule donc la curiosité, l’étonnement permanent motivent Olivier Assayas dans son œuvre construite dans l‘amour du rock n‘roll, de la Nouvelle Vague et l‘obsession du passage du temps.

Venons-en ensuite à Asghar Farhadi, l’auteur d’Une Séparation, l’un des films majeurs et essentiels de 2011 qui a popularisé le cinéma iranien à travers le monde. Suite au triomphe d’Une Séparation, le distributeur de ses films a eu la bonne idée de sortir ses premiers films. Après A propos d’Elly et la Fête du feu, sort donc les Enfants de Belle ville, le deuxième film de Farhadi, sombre histoire de condamnation et d’exécution, de justice et de pardon. Même si tous les thèmes de Farhadi y sont, manque l’ambiguïté du regard et de la mise en scène qui donnaient tout son sens à une Séparation. Farhadi n’est pas venu présenter son film, prétextant un empêchement de dernière minute. Cependant il semble s’installer en France: son prochain film va se tourner bientôt à Paris, avec Tahar Rahim et Marion Cotillard (Marion qui n’aura donc manqué aucun des grands cinéastes actuels, après Jacques Audiard, Christopher Nolan et James Gray…) Cela promet!

David Speranski


 

simplelife

Jour 6: mardi 3 juillet 2012

Cette fois-ci, je m’y suis bien pris à l’avance, en programmant trois séances à la suite. Un regret tout de même en ce mardi: celui de ne pas être allé voir la presentation par Olivier Assayas de son tout premier film, Désordre, à 19h30. Si j’avais eu plus de temps, j’aurais bien enchaîné les 14 films d’Olivier Assayas à la rétrospective du Grand Action mais mes quelques lecteurs auraient peut-être trouvé cela légèrement monomaniaque, bien que le cinema d’Assayas soit très divers. Il se définit en fait par trois orientations principales: le cinema post-Nouvelle Vague (Paris s’éveille, l’Eau froide, Irma Vep), la Qualité française (Les Destinées sentimentales, l’Heure d’été), le thriller international (Demonlover, Boarding gate, Carlos). Même sans faire partie des fans irréductibles, reconnaissons qu’il s’agit d’une oeuvre passionnante dont les dédales mériteraient d’être réexplorés un jour. Malheureusement ce ne sera pas ce mardi ni pour tout de suite.

Pour la compétition, il faut avouer que les films sélectionnés font plutôt partie du haut du panier car les deux que j’avais choisis ce mardi, venaient de Berlin et de Venise et y avaient remporté (pure coïncidence) tous les deux le prix d’interprétation féminine, le troisième, l’Eté de Giacomo, présenté en avant-première, ayant remporté le Léopard d’or au Festival de Locarno.

Rebelle du canadien Kim Nguyen, est ainsi un veritable choc évoquant la tragédie des enfants guerriers en Afrique à travers le destin de Komona, jeune adolescente qui vit une enfance digne de Cosette. Enlevée, forcée de devenir meurtrière, enceinte, elle survit à toutes les épreuves avec une endurance digne de tous les éloges. La jeune Rachel Mwanza a remporté le prix d’interprétation feminine pour ce rôle très dur, la protagoniste ayant de 12 à 14 ans. La puissance dramatique et humaniste du film permet de négliger quelques effets de répétition et autres maladresses de style.

 


Avec l’Eté de Giacomo de Allessandro Comodin, le cas est assez différent. Il s’agit d’un faux documentaire sur un jeune sourd qui a retrouvé l’audition à la suite d’une operation et qui redécouvre les sensations de la vie avec sa meilleure amie sur une plage abandonnée. Un peu comme si les ados de Moonrise Kingdom se retrouvaient sur la même plage, quelques années plus tard, sans tenir le moindre discours intello ou névrosé. Sous les atours de la plus totale banalité (pendant au moins dix minutes, le film se résume à une bataille de sable mouillé), l’Eté de Giacomo est une redécouverte sensorielle du monde, en lieu et place du jeune sourd. Le son et la sensualité occupent une large place dans cette reconstitution d’univers guidée par la jolie Stéfania. Un étrange epilogue clôt le film, où, comme dans un film de Rohmer, l’élue chasse la tentatrice et où l’on s’aperçoit qu’on n’échappe pas finalement à son milieu d’origine.

Enfin, le morceau de choix concluait la soirée: la presentation de A Simple life de Ann Hui, la cineaste hong-kongaise, mettait tout le monde d’accord. Pourtant les choses avaient bien mal commencé entre Ann Hui et moi: la projection de son premier film à Paris Cinéma, le Secret, ne m’avait guère passionné: à ma décharge, la copie était très usagée, l’image sautillait beaucoup et n’était sous-titrée qu’en anglais. Toute une vie d’expériences et de maturité est passée entre ce premier film et son dernier (provisoire). Un souffle impressionnant d’humanité lui permet de dresser avec sobriété le portrait de cette servante, de ce coeur simple (en réference à la nouvelle de Flaubert) et de l’amitié indéfectible qui l’unit au producteur de cinema qu’elle a élevé. Au depart, on craint de débarquer dans un ultime film sur les maisons de retraite, la degradation physique ou la vieillesse. Même si Ann Hui n’occulte aucun de ces aspects pénibles, l’intérêt de son histoire ne se trouve pas là. Il s’agit plutôt de montrer comment, à travers les années, une simple domestique est devenue l’âme de la famille et ne sera jamais laissée à l’abandon, selon une tradition asiatique, bien différente de l’européenne, où les anciens sont protégés et preservés. Il suffit d’un léger décadrage pour que Ann Hui exprime un maximum de choses, sans même avoir besoin de passer par le dialogue (par exemple, le décadrage lorsque Ah Tao, la servante, demandera à la directrice de la maison de retraite pourquoi elle ne rentre pas dans sa famille au moment des fêtes, ou encore lorsqu’après la visite du producteur et de sa mère, le plan s’élargit pour montrer un vieux décati que personne ne vient jamais voir). Pudeur et émotion, sans effets melodramatiques inutiles, tel est le register de A simple life, grand favori, au moins, pour le Prix du Public de Paris Cinéma. Dans le rôle de Ah Tao, la servante au grand coeur, Deanie Ip n’a pas volé son prix d’interprétation féminine à la Mostra de Venise, 23 ans après avoir joué pour la dernière fois. Personnellement, je n’ai pas de coeur, c’est bien connu; même Haneke, cette année à Cannes, n’est pas parvenu à me faire verser des larmes. Pourtant ce film, à l’instar de Poetry, m’évoque deux ou trois choses assez profondes, en particulier pour sa fin admirable que je ne révélerai pour rien au monde: la réplique à la fin de Breaking the waves, “elle était la bonté” au sujet du personnage d’Emily Watson; Paul McCartney s’exprimant sur la mort de son épouse Linda “ rien que le fait qu’elle ait existé a rendu ce monde un peu meilleur” et enfin l’hommage du personnage de Dean Martin à la prostituée Ginny (Shirley Mc Laine) dans Comme un torrent. Chapeau bas.

David Speranski


 

confession

Jour 5: lundi 2 juillet 2012

Un Festival, c’est toujours une somme incroyable de propositions et d’impossibilités. On voudrait tout voir et on ne peut point, car il se présente au moins quatre ou cinq options possibles. On est forcément contraint au choix et au sacrifice de films qu’on aurait peut-être adoré voir. Vivre un Festival, c’est faire l’apprentissage du choix. Parfois on ne peut accéder à la séance désirée, même avec un badge presse, et dans ce cas, c’est franchement la consternation; on doit se résigner et surtout très vite réagir, s’adapter. Un Festival, en résumé, c’est en fait la vie en accéléré.

C’est ce qui m’est arrivé ce lundi, comme quoi cela peut se produire même pour des rédacteurs expérimentés. J’avais prévu de voir ce lundi soir Violeta,  biopic sur une chanteuse chilienne, Violeta Parra, precédé d’une rumeur flatteuse et d’un Grand Prix au Festival de Sundance. J’étais pourtant arrivé avec quinze à vingt minutes d’avance. La rumeur était tellement flatteuse qu’il ne restait plus aucune place, même pour la presse. Je suis tombé en plein milieu d’un brouhaha chaotique où le service de presse en prenait largement pour son grade car il avait toute une liste d’invités enregistrés qu’il ne pouvait absolument plus faire entrer, l’achat de tickets ayant dépassé toutes les espérances. Je me consolais quelque peu de ma déconvenue en constatant qu’une journaliste du Nouvel Observateur était comme moi restée sur le carreau, en prenant cela avec beaucoup moins de philosophie, vociférant comme tous les diables. Je ne verrai donc pas Violeta à Paris Cinéma. Exit Violeta.

Dans ce cas, il faut réfléchir, étudier le programme et opter très vite pour une solution de rattrapage. Hormis un film hong-kongais qui me tentait moyennement en séance spéciale, je n’avais pas beaucoup de solutions. Heureusement la vidéothèque du Festival mettait à disposition un catalogue de films de la compétition, de courts métrages et d’exclusivités hong-kongais. J’ai donc opté pour un moyen métrage de 40 minutes, la Vie parisienne de Vincent Dietschy, exercice de style néo-Nouvelle Vague, entre Godard et Rohmer, realisé par un ami de Valérie Donzelli. Drôle, léger mais ayant les défauts de ses qualités, c’est-à-dire superficiel et anecdotique, le film se laisse voir et amuse par le pittoresque de ses comédiens, toujours à la limite du faux (signalons tout de même une partie de ping-pong assez hilarante, en raison d’un des protagonistes dénommé Estéban).

Cependant un film sur un écran d’ordi, cela ne remplace pas un film sur grand écran. La seule option qui me restait était un film que je n’avais pas voulu voir à Cannes, l’excellente Ava Cahen s’en étant déjà brillamment chargée ici-même. Je le sentais plutôt mal et en fait, cette fois-ci, quoi que je fasse, je ne pouvais plus échapper à la Confession d’un enfant du siècle, de Sylvie Verheyde, d’après Alfred de Musset.

Avouons que ma première impression était globalement assez fausse. Le film est plutôt réussi, après un temps d’acclimatation dû au fait que le film ait été tourné intégralement en anglais. Mais cette circonstance, entendre Octave et Brigitte en anglais, n’est gênante que les cinq premières minutes, un peu comme pour Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears. Le film est relativement réussi pour trois raisons:

  1. le filmage sec et nerveux, parfois à l’épaule de Sylvie Verheyde, qui désacralise l’image du film historique, en restant dans le rythme contemporain de Stella ou d’Un frère.
  2. la bande sonore, assez pop, dans la lignée de celle de Marie-Antoinette de Sofia Coppola.
  3. le duo d’acteurs, Peter Doherty et Charlotte Gainsbourg qui forment un beau couple de cinema.

Seule Sylvie Verheyde s’était déplacée pour présenter le film, accompagnée de Karole Rocher (la flic de Polisse) qui y tient un second rôle. Ni Peter Doherty ni Charlotte Gainsbourg n’avaient fait l’effort de venir.  L’on sait qu’à Cannes, Peter Doherty était venu et que Charlotte Gainsbourg avait refusé de monter les marches, en raison d’une indiscretion de l’ex-leader des Libertines qui avait prétendu avoir connu une idylle avec Charlotte sur le tournage. Affabulation? Indélicatesse par rapport à Charlotte et à  son compagnon Yvan Attal? Quoi qu’il en soit, les deux tourtereaux ne s’adressent plus la parole. En tout cas, à l’écran, leur entente crève les yeux. Peter Doherty, pour son premier rôle à l’écran, est étonnamment juste en dandy désabusé et dégingandé. Face à cet Octave, Charlotte Gainsbourg prouve encore une fois qu’elle est l’une des meilleures comediennes de sa generation, campant une Brigitte, par moments intense et à d’autres, terriblement gamine. Finalement, si le film semble au bout d’un moment faire du surplace et générer le même ennui claustrophobique dont souffre Octave, cela tient bien davantage, paradoxalement, à Alfred de Musset qui a oublié de doter son roman, narration de la longue relation entre lui et George Sand, d’une structure dramatique digne de ce nom. Il n’en demeure pas moins que la simple réunion sur un écran de Doherty et de Gainsbourg fille provoque des étincelles et suffit pour qu’on ne boude pas son plaisir devant un couple aussi romantique.

David Speranski


 

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