Pour en finir avec le dernier Festival de Cannes…
En sept thèmes, voici tout ce qu’il faut retenir du dernier Festival de Cannes. Un Festival sombre et dépressif, à l’opposé de la précédente édition, lumineuse et cosmique, et complètement à l’image du mauvais temps qui a régné pendant la quinzaine, où tout s’est joué sur l’enfermement, la mort, le vieillissement, le règne de l’argent, l’enfance blessée, l’amour trahi et la dépendance…
Huis clos
Les films se sont renfermés sur eux-mêmes. L’année dernière, les cinéastes, pour les meilleurs d’entre eux, regardaient souvent le ciel (The Tree of life, Melancholia, Take shelter) ou révisaient le passé (The Artist, Drive) avec jubilation et énergie. En 2012, les drames se sont souvent joués à huis clos, : il suffit d’un appartement bourgeois et parisien pour que Haneke voie la dégradation physique atteindre Emmanuelle Riva sous les yeux atterrés et craintifs de Jean-Louis Trintignant (Amour); d’un monastère situé Au-delà des collines, destination vers un ailleurs qui ne viendra jamais, pour qu’une amoureuse soit crucifiée sur l’autel de sa ténébreuse passion; d’une limousine blanche, sarcophage d’un multi-milliardaire qui contemple sans émotion sa fortune s’écrouler en une seule journée (Cosmopolis); de la même limousine blanche, improvisée studio de maquillage, pour qu’un quidam transformiste se prépare pour de mystérieux contrats (Holy motors); d’une immense maison pour que des acteurs invités à un enterrement de metteur en scène jouent et échangent des répliques, face à un écran représentant la même pièce (Vous n’avez encore rien vu). Il faut enfin une échappée en pleine nature, sur une plage abandonnée et idyllique, pour que des enfants quittent leur maison de poupée, filmée en tranches longitudinales (Moonrise Kingdom).
La mort en douce
En plus de l’enfermement, le Festival a cumulé des sujets aussi joyeux que la mort ou le vieillissement. Ce n’était pas la mort en trousses, mais bien la mort en douce, d’après le titre français de Killing them softly. « Chaque jour, dans le miroir, je regarde la mort au travail » écrivait Cocteau et le Festival ne s’était jamais aussi bien conformé à cette maxime. Le milliardaire de Cosmopolis sent la mort qui rôde, même s’il s’est réfugié dans son habitacle capitonné roulant au ralenti et va s’y livrer au bout d’un trajet expiatoire. La mort, est-ce le vrai visage de Denis Lavant qui doit exécuter une dizaine de contrats en changeant à chaque fois d’apparence et en ressentant à chaque fois une terrible lassitude l’envahir? (Holy Motors) La mort au travail, c’est également le processus à l’œuvre dans l’impressionnant Au-delà des collines de Cristian Mungiu: une jeune fille mourra-t-elle d’être ligotée, enchaînée pour son soi-disant bien? La mort, c’est le leitmotiv du dernier Alain
qui enchaîne en guise de générique de début une quinzaine de coups de fil annonçant la mort du metteur en scène (Vous n’avez encore rien vu), une mort naturelle qui se transforme en un clin d’œil ironique en mort volontaire. La mort, c’est celle qu’on ne peut éviter, le déclin programmé et celle aussi qu’on décide de donner pour abréger des souffrances trop lourdes (Amour). Nous sommes loin des morts ludiques, des films de gangsters, dont celle au ralenti de Ray Liotta dans Killing them softly, magnifiquement filmée. La mort assume son processus lent et sa pénibilité, loin des joliesses esthétiques, au point d’inscrire sa souffrance dans l’esprit du spectateur.
L’ivresse de l’argent
Sous le contrecoup des derniers (?) soubresauts de la crise économique et financière, le Festival a assumé le parti pris politique d’une critique du système capitaliste, comme Killing them softly l‘a fait en mettant en parallèle, de manière systématique les trafics mafieux et les discours politiques de W. Bush et d’Obama sur la crise financière. Il ne s’agit plus tant de défendre la vaillance des déshérités, comme les Dardenne ont pu le faire avec Rosetta, même si Ken Loach s’y prend toujours aussi bien (La Part des anges, vraiment très drôle) que de décrire la condescendance des possédants. Robert Pattinson, idéale tête à claques, était ainsi parfait pour incarner Eric Packer, le multimilliardaire de Cosmopolis, pour qui les gens ne représentent rien. Im Sang-Soo décrit également dans l’Ivresse de l’argent, avec une certaine efficacité, un système pourri de l’intérieur, qui porte en germe sa propre perte. Les Kenyans connaissent parfaitement la valeur de l’argent et dépouillent en multiples demandes la pauvre quinquagénaire autrichienne qui pense uniquement et naïvement à rendre service (Paradis: amour). De Monsieur Merde au banquier installé (Holy motors), Denis Lavant gravit et descend l’échelle sociale mais la sympathie va forcément à la première de ses incarnations, punk, bordélique et infiniment réjouissante.
La mise en abyme
Dans la précédente édition du Festival, nous avions un monde en quête de transcendance (The Tree of life, Melancholia, Take Shelter). La vision cinématographique était verticale. Cette fois plusieurs mondes cohabitent parfois, mais de manière horizontale, comme l’indique le titre du film Trois mondes de Catherine Corsini. Isabelle Huppert joue ainsi trois rôles successifs et complémentaires dans des versions parallèles et imaginaires d’une même histoire (In another country). Carlos Reygadas s’amuse à coller des saynètes de la vie d’une famille, la sienne, séquences imaginaires, rêvées ou réelles, sans qu’on s’y retrouve véritablement (Post tenebras, lux). Alain Resnais mélange les acteurs qui jouent une pièce sur un écran et ceux qui la rejouent pour le plaisir sur la scène de la vie (Vous n’avez encore rien vu). Des mondes se confrontent pour finalement fusionner, celui du boxeur clandestin et l’univers de la dresseuse d’orques, même s’il aura fallu pour cela un improbable accident (De rouille et d’os). Que dire de la juxtaposition d’une dizaine d’univers de Holy Motors où Denis Lavant passe à travers chaque miroir, comme un éternel acteur de sa propre vie?
La dépendance
Dans De rouille et d’os de Jacques Audiard, s’identifie le thème de la dépendance qui n’aura jamais été mis en valeur au Festival. La dépendance physique est certes du côté du personnage de Cotillard, éclopée en fauteuil roulant, mais elle va de manière discrète l’échanger contre une dépendance affective qui va enchaîner progressivement Mathias Schoenaerts. L’amour qui unit Trintignant et Riva dans le film d’Haneke, Amour, va se transformer peu à peu en dépendance pour ensuite ressusciter en amour, lorsque la dépendance se sera montrée trop insupportable pour être vécue. Cependant la pire des dépendances n’est pas celle supportée par amour mais celle qui vous attache irrémédiablement à un phénomène creux et vide, celui de la télé-réalité (Reality).
L’enfance blessée
Les enfants ne sont plus si innocents qu’autrefois, s’ils l’ont jamais été: sous couvert de blondeur angélique, ils mentent et peuvent envoyer un pauvre bougre en prison pour pédophilie (la Chasse), ils martyrisent leurs propres camarades jusqu’au harcèlement (Despuès de Lucia), sans ressentir de honte ni de culpabilité. Une nouvelle forme d’enfance fait ainsi son apparition, en particulier dans le film de Michel Franco, Grand Prix Un Certain Regard, une jeunesse gangrénée mentalement par les téléphones portables, la médiatisation instantanée d’Internet et les châtiments improvisés en groupe, en raison d’une soumission trop facile. Heureusement un espoir survit parfois: c’est la lueur d’innocence des enfants de Moonrise Kingdom, beaucoup plus mûrs et sûrs de leurs sentiments que les adultes complètement dépassés; c’est l’apprentissage des deux enfants de Mud qui, face à une figure d’initiateur délinquant, se construiront leurs propres valeurs, à rebours de celles de leurs parents.
L’amour, croyance-refuge
Dans Paradis: amour, les Kenyans font miroiter à la pauvre autrichienne en surpoids un amour qui n’existe pas en échange d’un argent jalousement envié. Dans Sur la route, l’amour est aussi un mirage, nouveau paradis artificiel, où Dean Moriarty n’hésite pas à quitter sa femme pour vivre de nouvelles sensations, précurseur dans les années cinquante d’une utopique révolution sexuelle. Pourtant, loin de ces chimères, l’amour existe, comme dirait Maurice Pialat, dans l’attachement indéfectible d’un vieux ménage (Amour), dans celui d’un tout jeune couple (Moonrise Kingdom). C’est ainsi le benjamin de la compétition, Jeff Nichols, qui nous donne la leçon la plus réconfortante à ce sujet: même si on ne le trouve pas, même si la trahison se profile à l’horizon, il faut toujours y croire (Mud). L’amour, comme le cinéma, est avant tout affaire de croyance.
David Speranski