La révolution que subit la série télé depuis plus d’une décennie maintenant a surtout été le fait de la télévision américaine (ou anglo-saxonne pour prendre un spectre plus large) que du petit écran français à la traine comme d’habitude. Exception faite de Canal + dont les fictions originales font preuve d’un peu plus d’ambitions que ses confrères. Dernièrement, l’excellent drame policier Braquo d’Olivier Marchal était venue mettre un sacré coup de pied dans la fourmilière, de par sa disposition à vouloir se rapprocher du niveau d’une œuvre exposée sur la grande toile. A l’heure où certaines séries yankees peuvent rivaliser sans problèmes avec les plus gros blockbusters hollywoodiens, un programme hexagonal se devait de diriger sciemment la production nationale vers cette tendance. Carlos d’Olivier Assayas y est parvenu.

Comment définir au mieux Carlos ? Comme un téléfilm de 5h30 ? Une série sectionnée en trois segments ? Une trilogie filmique ? Toutes ces terminologies peuvent s’appliquer à l’objet décrit, mais aucune n’en vante vraiment les mérites. Pour donner une définition frappante il faudrait dire que visionner Carlos c’est tout simplement voir du cinéma à la télévision ! Un projet titanesque (deux ans d’écriture, tournage de sept mois dans sept contrées différentes, 14 millions d’euros de budget…) qui n’aurait jamais pu voir le jour il y a encore peu. Et tout cela dans quel but ? Rien moins que d'approcher au plus près le mythe du vénézuélien Ilich Ramirez Sanchez (rebaptisé Carlos) durant les vingt années qui marqueront son règne. Du début des seventies qui le mèneront à devenir tour à tour un membre actif du FPLP, puis un emblème du terrorisme international et des mouvements extrémistes de gauche, et enfin un mercenaire à la solde du plus offrant allant déchoir après l’effondrement du bloc soviétique jusqu’à son arrestation par la DST au milieu des années 90. Une vieille légende qui continue de susciter une fascination et nombres d’interrogations une fois époussetée la couche de poussière du passé.

Loin du biopic plan-plan sentant la naphtaline et la reconstitution historique théâtrale, Carlos est une œuvre vivante et dynamique, démarrant au quart de tour dans une première partie effrénée dans laquelle s’imbriquent les différentes pièces d’un puzzle géopolitique allant contribuer à l’accomplissement d’une personnalité déjà hors-normes.

Aussi bien exemplaire dans sa détermination et son intelligence, que détestable dans sa misogyne et son narcissisme hypocrite. Ni admiratif ou accusateur, Olivier Assayas cherche avant tout à percer le mystère, à gratter sous le vernis de la légende par un jeux de contraste afin d’en faire mieux ressortir l’Homme dans ce qu’il avait de plus ambigu et de contradictoire. Un portrait esquissé à la dimension du personnage public (le cinémascope s’imposait donc), auquel la dernière touche revient à la subjectivité (fantasque ou objective) de chaque spectateur. A lui de remplir les zones d’ombres laissées derrières l’impeccable incarnation d’Edgar Ramirez, révélation du Domino de Tony Scott jusqu'ici rompu aux seconds rôles de bandes d’action (La Vengeance dans la peau, Angle d’attaque). Sa solidité et son charisme pèsent de tout leur poids sur cette saga qu’il porte entièrement sur ses épaules. Vous ne le connaissiez pas ? A présent il ne sera plus possible de l’oublier.

Ramirez s’impose tellement à l’écran qu’il donnerait presque l’impression d’être le centre de gravité autour duquel s’agitent les bouleversements fondamentaux d’une époque aussi complexe que le terroriste lui-même. Bien évidemment, celui-ci ne fut qu’un pion dans l’échiquier de l’Histoire (guerre froide, conflits des pays arabes, émergence de l’OPEP…) que le réalisateur fait se mouvoir en second plan avec une richesse à la fois foisonnante et intelligible, et une précision du montage qui chasse tout idée d’illustration figée. En dépit de quelques petites longueurs, Carlos file à toute vitesse sans se retourner, défiant effrontément le monde comme si sa fougue et sa jeunesse étaient inébranlables. Après avoir  fait trembler les gouvernements  du monde, Carlos s’apprête à ébranler la petite lucarne. Premier coup de semonce, ce soir à 20h45 sur Canal + !

Julien Munoz

9/10