S’arracher du cocon parental semblerait être le premier acte de toute vie adulte, c’est en fait une course de fond parfois perdue d’avance. Idole mais rival pour l’amour de la mère à l’enfance, seul modèle disponible mais sorte de patchwork de tout ce qu’on haît de l’univers à l’adolescence, intime confident avec lequel il est impossible de communiquer à l’âge adulte - la relation au père, l’être pour et contre lequel tout homme se construit, est par nature la plus contradictoire qu’il rencontrera. Un rapport dont la stabilité rappelle l’atome de plutonium et que le moindre obstacle peut faire basculer vers la fusion comme la fission, pour un résultat dévastateur dans tous les cas. Pour Tomek et son père, les ornières s’accumulent. Depuis son divorce quand son fils avait une dizaine d’années, ce dernier a plongé dans une schizophrénie sombre qui a creusé encore le fossé entre lui et le monde qui l’entoure.
La décision de Tomek d’endosser la responsabilité de cette fracture va petit à petit l’emmener au bord du précipice ; il était parti à Varsovie loin de sa ville d’enfance, l’avait placé en hôpital psychiatrique et sa propre vie prenait forme, entre réussite professionnelle et fondation d’une famille. Une crise, c’est tout ce qu’il faut pour être violemment replongé dans le passé et tout remettre en jeu car les douleurs ressenties sont fondatrices - elles ont fait de Tomek qui il est, et chaque incident rappelle le précédent, qui lui-même en appelle un autre, jusqu’à la perte du présent. Les origines de la peur de tomber : on risque la chute à chaque regard vers les bases lointaines de son édifice.
Tomek laisse en plan sa nouvelle carrière et sa femme enceinte et emménage avec son père dans l’appartement où il l’a élevé, peuplé des fantômes du départ de la mère, de la déliquescence de l’esprit. La conversation est impossible, le signal doit parcourir 50 ans d’Histoire d’un interlocuteur à l’autre. On traverse en voiture les vestiges de la Pologne communiste, industrielle, en ruines et on imagine le regard du père se portant ici sur une usine aux cheminées fumantes, là sur une statue à la gloire de Staline. Tomek vit dans un Varsovie arborant à ses enseignes les grandes marques étrangères et est journaliste à l’heure de l’information en continu, il est rationnel et moderne - mais l’hérédité est une prophétie autoréalisatrice et il croit sentir les prémices de la maladie, simple mimétique douloureuse et semi-consciente d’un père qui ne répond pas.
Premier acte d’une vie d’adulte - premier long-métrage pour le polonais Bartosz Konopka. L’aspect autobiographique assumé de Fear of Falling explique aisément ses limitations - c’est un effort d’exorcisation, il se peint lui-même face à ses angoisses et son incompréhension totale de son père. La pudeur étant un travers de jeunesse reconnu, le personnage de Tomek est parfois trop lisse, trop entendu, et le contraste avec l’interprétation viscérale et profondément perturbante du père (Krzysztof Stroinski) vient à gêner. Paradoxalement, ce personnage vers lequel l’empathie du spectateur se tourne naturellement souffre d’un manque de profondeur dans l’écriture - on ne vit la déchirure qu’à travers le regard de Tomek qui se replie sur lui-même, et nombre de questions au sujet de son père ne sont pas même abordées.
La conclusion doucement féérique aux airs de ce qui aurait pu être plutôt que de ce qui a été confirme la nécessité qu’a eu l’auteur de polir son histoire, de la rendre plus acceptable pour lui-même ; il était donc peut-être un peu tôt pour la présenter au public. C’est un travail d’une vie entière d’accepter que tout père a été, est ou sera un jour un Cronos pour son fils, de prendre le recul suffisant à réexaminer sans risque ses traumatismes d’enfance - d’appréhender la corrélation entre amour et souffrance, en fait. Fear of Falling en est une première étape, soutenue par une mise en scène dynamique et une interprétation splendide. Entrez-y en connaissant la vulnérabilité de son narrateur et elle vous emportera.
Samy Bennaoui Sortie en salles : 26 septembre 2012 ; Réalisé par Bartosz Konopka. Avec Marcin Dorocinski, Krzysztof Stroinski, Magdalena Poplawska, Dorota Kolak... Long-métrage polonais. Durée : 1h30. Distribution : Kanibal Films
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