Apologie de la vieillesse
Quand on n’aime pas les films d’animation, on se sent profondément anormal. Il semble qu’on ait perdu la précieuse clé de notre enfance, le cordon qui nous reliait à toutes ces belles émotions primaires et franches. On se demande pourquoi les autres paraissent rire et s’identifier à ce qui ressemble de près ou de loin à des caricatures infantiles. On est en quête d’émotions plus adultes et on espère tomber un jour sur un film d’animation qui saura passer le stade supérieur et évoquer des pensées et des sentiments qui couvrent tout le champ des passions humaines. On désespère souvent devant tous ces films d’animation qui déclenchent un irrésistible baîllement et puis un jour…on est invité à la cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes en 2009. On s’y rend sans enthousiasme, encore un film d’animation sans intérêt, certainement à nouveau du temps perdu, on s’assied dans le noir en maugréant et pourtant, dès que les premières images apparaissent à l’écran, la magie commence…
L’introduction du film est bouleversante. Pendant dix minutes, sans le moindre dialogue, on va suivre la naissance d’un amour, de l’enfance jusqu’à la vieillesse, entre Carl Fredericksen, un gamin qui rêve de devenir explorateur et Ellie, une fille délurée qui partage les mêmes rêves et les mêmes espoirs que lui. Il suffit de quelques plans pour comprendre que leur union est unique et indissoluble et que les malheurs vont s’accumuler pour les empêcher d’être totalement heureux en dépit de leur immense amour : Ellie ne pourra pas avoir d’enfant et les soucis financiers vont s’accumuler. Ils seront obligés de remiser leurs rêves au fin fond de leur placard. C’est la première fois à l’époque que des personnages humains font leur apparition dans un film des studios Pixar et il s’agit déjà d’un morceau d’anthologie. En dix minutes, tout l’éventail des passions d’une vie humaine, digne et émouvante, tout le lot commun des espoirs et des déceptions, est évoqué avec une justesse de ton incomparable, ce qui est parfaitement inédit et ne se retrouvera dans aucun autre film, y compris les films « normaux », avec acteurs et prises de vues.
De plus, la mort conclut cette introduction magique. La mort tue pour la première fois un être humain chez Pixar en la personne d’Ellie, atteinte d’une maladie incurable. Pour la première fois, chez Pixar, la maladie et la mort font leur apparition et toute leur dimension de scandale absolu et injuste, de drame existentiel, est restituée avec puissance et émotion. Ce n’est que le début du film et pourtant nous voilà déjà au bord des larmes. Le film ne fait pourtant que commencer et l’on va donc suivre les tribulations d’un homme du troisième âge qui choisit de larguer les amarres face à la société qui projette de le priver de sa maison et de l’emprisonner dans une maison de retraite. Bien avantAmour de Michael Haneke ou A simple life de Ann Hui, Là-haut aura montré un « vieux » à l’écran et en aura fait un véritable héros, une personne admirable qui va décider de réaliser ses rêves, avant qu’il ne soit trop tard. Là-haut aura donc précédé toute cette vague de réhabilitation de la vieillesse face au jeunisme ambiant et l’aura peut-être même initiée, étant donné le succès mondial que remportera ce film.
Le plan de la maison qui s’envole dans le ciel, emmenée par ses ballons multicolores, est tout simplement splendide au même titre que certaines images réelles des films de Kusturica. Le film va ensuite reposer sur une amitié intergénérationnelle entre Carl et Russell un jeune scout qui a pour mission de s’occuper d’une personne âgée. Le côté comique est assuré de belle manière par Dug, un chien qui parle, absolument hilarant, surtout lorsqu’il est obligé d’arborer sa collerette de la honte. Enfin, en partant à la recherche de son idole, Charles Muntz, Carl va s’apercevoir que les êtres humains sont bien plus complexes qu’il ne le pense et il va découvrir le Mal. Après la Maladie et la Mort, enfin le Mal et le Mensonge chez Pixar. Car Là-haut ne va pas seulement se contenter d’être un divertissement plaisant, utilisant de manière judicieuse la 3D ; il va oser plonger dans la complexité des passions humaines en montrant un méchant d’autant plus effrayant qu’il aura paru aimable et sympathique, à la manière des personnages d’Epouses et concubines. Enfin, après avoir renoué avec la magie du cinéma muet pendant ses dix premières minutes, le film nous offrira dans son dernier quart d’heure son morceau de bravoure, une triple action parallèle, digne des meilleurs films d’action, comparable à celles des Batman de Christopher Nolan ou des Star Wars de George Lucas, où Carl, Russell et Dug vont combattre pour sauver leur vie et restaurer l’idée du bien dans ce monde.
L’immense succès du film, au-delà de certaines critiques imbéciles qui le jugeront mièvre ou sans saveur, prouve que Là-haut est sans doute le film d’animation qu’il faut aller voir, même si on n’aime pas les films d’animation. Avec quelques autres comme l’Etrange Noël de Monsieur Jack ou Mary et Max, exemples de films d’animation qui auraient enfin atteint l’âge adulte, Là-haut s’installe très haut parmi les chefs-d’œuvre du genre et du cinéma tout entier. Là-haut, au firmament.
David Speranski
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