simplelife

Jour 6: mardi 3 juillet 2012

Cette fois-ci, je m’y suis bien pris à l’avance, en programmant trois séances à la suite. Un regret tout de même en ce mardi: celui de ne pas être allé voir la presentation par Olivier Assayas de son tout premier film, Désordre, à 19h30. Si j’avais eu plus de temps, j’aurais bien enchaîné les 14 films d’Olivier Assayas à la rétrospective du Grand Action mais mes quelques lecteurs auraient peut-être trouvé cela légèrement monomaniaque, bien que le cinema d’Assayas soit très divers. Il se définit en fait par trois orientations principales: le cinema post-Nouvelle Vague (Paris s’éveille, l’Eau froide, Irma Vep), la Qualité française (Les Destinées sentimentales, l’Heure d’été), le thriller international (Demonlover, Boarding gate, Carlos). Même sans faire partie des fans irréductibles, reconnaissons qu’il s’agit d’une oeuvre passionnante dont les dédales mériteraient d’être réexplorés un jour. Malheureusement ce ne sera pas ce mardi ni pour tout de suite.

Pour la compétition, il faut avouer que les films sélectionnés font plutôt partie du haut du panier car les deux que j’avais choisis ce mardi, venaient de Berlin et de Venise et y avaient remporté (pure coïncidence) tous les deux le prix d’interprétation féminine, le troisième, l’Eté de Giacomo, présenté en avant-première, ayant remporté le Léopard d’or au Festival de Locarno.

Rebelle du canadien Kim Nguyen, est ainsi un veritable choc évoquant la tragédie des enfants guerriers en Afrique à travers le destin de Komona, jeune adolescente qui vit une enfance digne de Cosette. Enlevée, forcée de devenir meurtrière, enceinte, elle survit à toutes les épreuves avec une endurance digne de tous les éloges. La jeune Rachel Mwanza a remporté le prix d’interprétation feminine pour ce rôle très dur, la protagoniste ayant de 12 à 14 ans. La puissance dramatique et humaniste du film permet de négliger quelques effets de répétition et autres maladresses de style.

 


Avec l’Eté de Giacomo de Allessandro Comodin, le cas est assez différent. Il s’agit d’un faux documentaire sur un jeune sourd qui a retrouvé l’audition à la suite d’une operation et qui redécouvre les sensations de la vie avec sa meilleure amie sur une plage abandonnée. Un peu comme si les ados de Moonrise Kingdom se retrouvaient sur la même plage, quelques années plus tard, sans tenir le moindre discours intello ou névrosé. Sous les atours de la plus totale banalité (pendant au moins dix minutes, le film se résume à une bataille de sable mouillé), l’Eté de Giacomo est une redécouverte sensorielle du monde, en lieu et place du jeune sourd. Le son et la sensualité occupent une large place dans cette reconstitution d’univers guidée par la jolie Stéfania. Un étrange epilogue clôt le film, où, comme dans un film de Rohmer, l’élue chasse la tentatrice et où l’on s’aperçoit qu’on n’échappe pas finalement à son milieu d’origine.

Enfin, le morceau de choix concluait la soirée: la presentation de A Simple life de Ann Hui, la cineaste hong-kongaise, mettait tout le monde d’accord. Pourtant les choses avaient bien mal commencé entre Ann Hui et moi: la projection de son premier film à Paris Cinéma, le Secret, ne m’avait guère passionné: à ma décharge, la copie était très usagée, l’image sautillait beaucoup et n’était sous-titrée qu’en anglais. Toute une vie d’expériences et de maturité est passée entre ce premier film et son dernier (provisoire). Un souffle impressionnant d’humanité lui permet de dresser avec sobriété le portrait de cette servante, de ce coeur simple (en réference à la nouvelle de Flaubert) et de l’amitié indéfectible qui l’unit au producteur de cinema qu’elle a élevé. Au depart, on craint de débarquer dans un ultime film sur les maisons de retraite, la degradation physique ou la vieillesse. Même si Ann Hui n’occulte aucun de ces aspects pénibles, l’intérêt de son histoire ne se trouve pas là. Il s’agit plutôt de montrer comment, à travers les années, une simple domestique est devenue l’âme de la famille et ne sera jamais laissée à l’abandon, selon une tradition asiatique, bien différente de l’européenne, où les anciens sont protégés et preservés. Il suffit d’un léger décadrage pour que Ann Hui exprime un maximum de choses, sans même avoir besoin de passer par le dialogue (par exemple, le décadrage lorsque Ah Tao, la servante, demandera à la directrice de la maison de retraite pourquoi elle ne rentre pas dans sa famille au moment des fêtes, ou encore lorsqu’après la visite du producteur et de sa mère, le plan s’élargit pour montrer un vieux décati que personne ne vient jamais voir). Pudeur et émotion, sans effets melodramatiques inutiles, tel est le register de A simple life, grand favori, au moins, pour le Prix du Public de Paris Cinéma. Dans le rôle de Ah Tao, la servante au grand coeur, Deanie Ip n’a pas volé son prix d’interprétation féminine à la Mostra de Venise, 23 ans après avoir joué pour la dernière fois. Personnellement, je n’ai pas de coeur, c’est bien connu; même Haneke, cette année à Cannes, n’est pas parvenu à me faire verser des larmes. Pourtant ce film, à l’instar de Poetry, m’évoque deux ou trois choses assez profondes, en particulier pour sa fin admirable que je ne révélerai pour rien au monde: la réplique à la fin de Breaking the waves, “elle était la bonté” au sujet du personnage d’Emily Watson; Paul McCartney s’exprimant sur la mort de son épouse Linda “ rien que le fait qu’elle ait existé a rendu ce monde un peu meilleur” et enfin l’hommage du personnage de Dean Martin à la prostituée Ginny (Shirley Mc Laine) dans Comme un torrent. Chapeau bas.

David Speranski