A la question "Pourquoi avez-vous choisi de tourner à Rome ?", Woody Allen, pragmatique, a répondu : "Parce qu'on me l'a proposé". Ce n'est donc pas un choix de coeur - contrairement à Paris - qui a poussé le réalisateur à poser bagages et caméra Place du Capitole ; plutôt l'envie d'aller faire un petit tour en Italie. L'alchimie entre Rome et Woody aurait dû se faire - ne serait-ce que pour Pucci, Fellini et le chianti. Pourtant, ce dernier semble avoir engourdi le corps et l'esprit de l'auteur. Où sont passées les romances immortelles (Manhattan, Annie Hall)? Les punch lines mordantes (Whatever Works) ? Les débats récréatifs sur l'art, le sexe, la mort (Vicky Cristina Barcelona) ? Cette fois, Allen se fait pantouflard, misant sur le boucan des comédies chorales pour masquer le bruit de ses ronflements derrière le combo.
C'est un crêve-coeur de l'avouer : l'ennui, dans To Rome with Love, est au rendez-vous. Paris a inspiré de la fantaisie à Woody, Londres de la pesanteur, Barcelone de l'excitation. Ici, rien ne se passe - la faute aux panoramiques et 360° qui balaient la ville d'un regard. Touriste parmi les touristes, le réalisateur n'offre de Rome qu'un piètre cliché (le Colisée, l'aéroport Léonard-de-Vinci, la fontaine de Trevi). "Relax, Take it Easy" comme chantent certains ; le réalisateur fait clairement dans la nonchalance, voire l'atonie. Le soleil a dû frapper fort pour rendre notre Woody si peu mobilisé pour son film.
Allen est tout simplement en vacances. Et parce qu'il est un auteur exigeant, on comprend qu'il ne s'agit pas d'un hasard, mais bien d'une volonté d'envoyer tout, et tout le monde, valser en beauté. Le réalisateur embarque avec lui, dans sa malle aux idées, tous les motifs de son oeuvre, rafistolés en une pièce aux irrégularités flagrantes. Tout est là : la psy (Judy Davis), la mort (un magasin de pompes funèbres), la jeunesse (de plus en plus présente dans ses films depuis Anything Else), la musique (Verdi), la sagesse cynique (Alec Baldwin), etc. Malheureusement, tout est surdosé, éprouvé par le déjà-vu.
En effet, To Rome with Love est une comédie romantique mécanique. Hormis deux-trois pépites comme la cabine de douche, la vanne sur les communistes ("Moi qui ne peux déjà pas partager ma salle de bain") et le rôle de Penelope Cruz (décidément la plus divine des prostitués portées à l'écran), nous nageons dans des eaux rebattues - chaque séquence du film pouvant trouver son écho dans la filmographie de l'auteur. Allen ne se foule pas ; il propose une série de saynètes inégales, un récit choral dont jamais nous ne découvrons de communion ni de mesure. Le joyeux bordel que le réalisateur se plaît habituellement à organiser pêche ici par le manque de sérieux du récit et par une mise en scène sans surprise, sans cachet (sans parler de la photo aux couleurs passées de Darius Khondji). D'une insolence magistrale.
Les comédiens, eux aussi, se baladent dans le champ, sans véritable implication - et l'on sent davantage chez eux la fierté que leur procure la vision de leur nom au générique d'un Woody Allen plutôt que l'amour du jeu en lui-même. Les personnages alléniens sont presque toujours, il est vrai, des entités distantes. Mais dans To Rome with Love, le réalisateur prend à peine le temps de les esquisser, le poignet paresseux. Pour ne pas avoir à trop développer les caractères, Allen se lance dans le récit choral, camouflant la langueur de sa plume sous des tonnes de péripéties. Pourtant, parmi les différentes anecdotes sentimentales contées, celle qui implique Jesse Eisenberg et Alec Baldwin se suffisait amplement à elle-même.
Car cette histoire-là réunit tous les thèmes que Woody Allen a voulu ici broder : le couple, la fidélité, le désir et, par dessus tout, la célébrité (nouveau mal du siècle). On retrouve la confusion si bouleversante de la fiction, du fantasme et de la temporalité. Son scénario, l'auteur le tenait - et Rome aurait pu être le théâtre flamboyant du combat de la raison contre la passion. C'est la facilité qui l'a emporté, et le propos est alors noyé sous les flots de l'anecdotique. To Rome with Love est une pâle copie de ce que Woody Allen sait faire de mieux, une déclinaison sans âme de Celebrity et Vicky Cristina Barcelona. Allen prend ses congés payés à Rome, sans scrupule aucun. L'entreprise économique se sent à plein nez. Alors à quoi bon se fatiguer. Le réalisateur semble reprendre à son compte la morale de son film : "je suis célèbre, je n'ai plus rien à prouver, foutez-moi la paix". Un bras d'honneur provocateur mais certainement libérateur. Vivement le grand retour à Manhattan.