Jour 4: dimanche 1er juillet 2012
Paris Cinéma, c’est également une compétition de films qui a couronné, par le passé, quelques films marquants comme This is England ou La Guerre est declarée. La plupart des films récompensés seront d’ailleurs tous projetés à la BNF. La collection de prix (trois au total) glanée par La Guerre est declarée a malgré tout généré son lot de critiques: il est vrai qu’avec un jury totalement franco-français, les films français ont nettement plus de chances d’être récompensés. Résultat: cette année, aucun film français n’a été sélectionné. Aujourd’hui, un film d’animation sud-coréen intriguant était proposé, interdit aux moins de seize ans, King of pigs. Chic, enfin voilà un film d’animation innovateur où des sujets pour adultes allaient être enfin abordés, se disait-on! Pour le côté choquant, nous avons été largement servis: sévices entre enfants, homosexualité, violence sanglante, etc.. A côté, l’extrait animé de Kill Bill fait figure de bluette. Malheureusement, l’animation un brin rudimentaire et la répétition des themes à outrance, dénuée de réflexion (une caricature de J’ai rencontré le Diable, “ le mal ne peut être vaincu que par davantage de mal”), tracent les limites de ce long métrage qui aurait pu pourtant se révéler intéressant.
Je reviens quelques instants sur la présentation de Holy Motors car je me suis aperçu que j’ai oublié lors du Jour 1 d’en donner les details. Leos Carax est ainsi arrivé au bras de Kylie Minogue (réellement microcospique), devant une foule moyennement en délire, tandis que Denis Lavant accompagnait la productrice du film, Martine Marignac. Comme d’habitude, Carax et Lavant étaient plus ou moins habillés comme des clones, chapeau sur la tête. Seuls Denis Lavant, crane rasé et Kylie Minogue, dans un français approximatif mais charmant, ont pris la parole, manifestement émus par l’accueil qui leur était réservé. Carax est resté muet, peu enclin à livrer ses secrets à l’image de son film. Notons pour mémoire que l’enthousiaste et passionnée Emilia Derou-Bernal, la prof d’espagnol de Donoma, que tout lycéen rêverait d’avoir, est ressortie extatique de la projection. Citons ses propres mots: “le film est fou, drôle, touchant et le réalisateur transpire sa vie ! C'est de la haute voltige dans sa tête! ». Si vous avez envie de vous laisser tenter…Quoi qu’on pense de son dernier film, il est en effet important de soutenir Leos Carax. C’est une question de survie artistique et surtout financière pour un authentique artiste.
Alors que l’Espagne infligeait une claque sans précédent à l’Italie à l’Euro de foot, Mauvais sang infligeait une claque tout aussi memorable à tous ses spectateurs au MK2 Bibliothèque. Les occasions de voir ce chef-d’oeuvre sur grand écran ne sont désormais plus si nombreuses et répétons-le, le cinema, c’est avant tout sur grand écran, dans une belle salle, avec beaucoup d’inconnus qui communient ensemble dans l’attente du grand frisson. Un grand frisson qui, souvent, ne vient jamais ou si rarement…La plupart des spectateurs, comme j’ai pu m’en rendre compte, n’avaient jamais vu ce film. Grand frisson garanti: Lavant, Binoche et Piccoli se jouent de l’apesanteur et voltigent très haut, en pleine grâce romantique, (scène sublime de parachutisme) sur les violons de Benjamin Britten, renvoyant les saynètes de Holy Motors au sous-sol. Dans Mauvais sang, le film qui justifie presque à lui tout seul la reputation de Rimbaud du cinema que Carax a su entretenir durant tant d’années, (Mauvais sang est le titre du premier poème en prose d’ Une Saison en enfer), il n y a pas seulement la fulgurance, la mise en scène électrique et constamment surprenante (le plan suivant le fil du rasoir en diagonale), le rock n’roll (inoubliable course de Denis Lavant sur Modern Love de Bowie), les dialogues aussi beaux que des poèmes et rappelant ceux de La Maman et la putain, la beauté onirique et esthétique stupéfiante des plans (le rouge du pull de Binoche, sa pâleur éthérée), la superbe rupture d’Alex récitant intérieurement une lettre et s’enfuyant devant la petite Lise (la fantastique, dans tous les sens du terme, Julie Delpy), Anna s’envolant au propre et au figuré sur une piste d’avion comme une prière adressée au ciel, il y a surtout un cineaste talentueux, voire génial, comme il ne le sera peut-être jamais plus, transformant le cinema en chant d’amour, en terrain de jeux, en permanent feu d’artifice. Le cinema, c’est de l’EMOTION, disait Samuel Fuller dans Pierrot le fou de Godard, l’un des rares prédécesseurs auxquels Carax puisse être comparé. Ce n’est pas pour rien que Mauvais sang est l’un des plus beaux films du cinema français contemporain et que si Carax n’avait pas fait d’autres films, il aurait déjà été considéré comme le Jean Vigo d’aujourd’hui.
David Speranski
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