Note Film : 








10/10
"Chapitre 1 : il adorait New York City"
A quelques heures de la sortie de To Rome with love, le démon allenien à nouveau nous saisit - et quoi de mieux, pour calmer l'attente infernale que suscite le nouveau Woody, que de se replonger dans la filmographie de l'auteur. Oscar Wilde le dit si bien : " le seul moyen de se délivrer de la tentation, c'est d'y céder". Nous profitions alors de la parution Blu Ray de Manhattan pour satisfaire nos yeux gourmands. Car ce dernier est sans doute le plus remarquable des films de Woody Allen, portraitiste des capitales enchanteresses. Mais, si on lui pardonne ses infidélités européennes (parce que Match Point est magistral et Vicky Cristina Barcelona enfiévré), ni Londres, ni Paris, ni Barcelone n'ont le charisme, à l'écran, de la ville qui ne dort jamais.
New York, dans son écrin noir et blanc, qui s'effeuille sur les notes de Gershwin (un rythme de battement de cils) ; des buildings fichtrement élancés, un sourire massif (le pont de Brooklyn) et éblouissant (les lumières de la ville). Le strip tease - hypnotisant - mis en scène finit littéralement en feu d'artifice. La folle passion qu'a Woody Allen pour sa ville natale atteint ici son apogée. Et nous tombons amoureux de la sensualité qui se dégage, d'une part, de l'objet filmé et, d'autre part, de la façon dont il est filmé. Personne ne peut résister au charme du prologue de Manhattan tant le cinéaste rend la ville désirable. Cette attraction, jamais Woody Allen n'a su la retranscrire ailleurs. Car c'est New York qu'il a dans la peau, pas une autre (Manhattan en est en tout cas la démonstration).
Paris est gracieuse, Londres, fatale, et Barcelone, olé-olé ; les villes, filmées comme des femmes, ont toutes chez Allen d'évidentes qualités. Mais aucune n'engage chez le spectateur la même émotion que New York. En effet, cette dernière est envisagée sous tous ses profils (en plans larges, serrés, en plongée, contre-plongée, en couleur, en noir et blanc, en été, sous la pluie), au gré des fantasmes du réalisateur ; elle est un personnage à part entière de l'oeuvre de l'auteur - et dans Manhattan, tout simplement la star du film. C'est elle qui dicte aux héros qui foulent son bitume leur destiné sentimentale. Le pouvoir qu'elle possède sur le personnage d'Isaac Davis se mesure à chaque coin de rue. Son parfum, tantôt âpre, tantôt doux, influence les coeurs et les corps, distillant magie, frisson, hasard et surprise - le jazz donnant ce petit goût de piment en plus.

Van Gogh avait ses tournesols, Monnet ses nénuphars, Turner, ses lacs ; le motif allénien est assurément New York, la ville qui inspire à l'auteur splendeur (Manhattan), décadence (Celebrity), mélancolie (Radio Days) et introspection (Annie Hall). Mais lorsque le cinéaste s'éloigne de sa muse, la représentation de la ville devient plus secondaire. Paris, Londres et Barcelone ne parviennent pas, en effet, à exister autrement que comme décor, comme terrain de jeu. Il n'y a pas la même profondeur de champ, pas la même intensité dans l'oeil de l'homme qui tient la caméra. Pourquoi ? Parce que Woody Allen ne parle que le langage de New York.
Ailleurs, il construit ses représentations de la ville d'une manière plus touristique - Barcelone et Paris se déclinent comme des cartes postales, des clichés qu'Allen sait manier en maître mais qui n'ont pas la même texture, ni la même saveur que ceux qui épousent les formes de la Big Apple. Le prologue de Midnight in Paris, par exemple, revisite celui de Manhattan (plans de coupes, montage vif et éclaté, gros plans sur les symboles de la ville et sur la vie qui grouille dans ses veines). Pourtant, si les codes sont les mêmes, le caractère est en moins. Allen a toujours eu le regard sélectif, choisissant les meilleurs morceaux de la ville qu'il filme ; mais, cette sélection, parfois un peu abusive (comme dans Scoop), nous prive de la connexion réelle avec la scène (sur laquelle se jouent les drames, au sens large du terme).
Dans la filmographie européenne de Woody Allen, c'est le voyage, davantage que la ville, qui exalte les passions des personnages , loin de leur patrie - voyage qui réveille leur boulimie culturelle, leur appétit sexuel et leur goût du risque. Mais nous restons en surface des problématiques abordées ; et si le cinéaste essaie de faire passer la pilule par des artifices telles que la beauté (celle de Frida Pinto dans Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu) ou la musique (la guitare espagnole de Vicky Cristina Barcelona), nous ne sommes pas dupes. New York est la seule à supporter la vision globale du cinéaste - d'abord parce qu'il la connaît par coeur, mais aussi parce qu'elle l'électrise et le surprend toujours (Whatever Works en est la preuve ; le regard qu'il pose ici sur New York respire l'amour et la fraîcheur (même après soixante-dix ans de vie commune).
Dans Manhattan, c'est la fureur de la ville, son vacarme et son tumulte qui sont mis à l'honneur. New York, aux mille et un visages, est immortalisée par le cinéaste, qui par la suite n'a cessé de lui déclarer sa flamme ; les autres capitales, aussi fièrement figurées soient-elles, sont seulement visitées, foulées du pied. Qu'en sera-t-il de Rome ?
Note Blu Ray : 








6,5/10
Un menu principal des plus sobres, comme d'ordinaire. Car les films de Woody Allen sont - et c'est bien dommage - rarement accompagnés de bonus et d'inédits (toujours très peu d'interactivité). La bande annonce, les versions audio et c'est tout. C'est le film qui est mis en avant, rien d'autre.
L'image, en haute définition, file un sacré choc. L'émotion s'avère différente. Tous les défauts de la pellicule qui vieillit (et qui rendaient le film magique), sont ici gommés, pour plus de pureté. Le noir et blanc, rehaussé et rééquilibré pour certaines séquences, est assurément mis en valeur par le Blu Ray. Une densité et un contraste maîtrisés, sans jamais trahir la vision de l'auteur. Chapeau. Mais si la claque est bien réelle, nous restons tout de même furieusement attachés à la version originale parsemée de scories...
Côté audio, on reste mono - Woody Allen est très attaché à ce type de mixage. La version originale est propre, sans véritable surprise. La version française (rappelons tout de même que regarder un Woody autrement qu'en anglais est une hérésie) est mal dosée (voix trop fortes) ; quant au doublage - terriblement mauvais, il écorche naturellement les oreilles. La mélodie n'est plus la même. Epargnez-vous ça et filez droit sur la version DTS HD originale. Le bonheur est là. A bon entendeur.
Ava Cahen
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