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Jour 1: jeudi 28 juin 2012

Était-ce l’effet du match de foot Allemagne-Italie diffusé au même moment? Ou bien Leos Carax ne deviendra-il jamais un cinéaste réellement populaire, sortant enfin de son aura d’artiste maudit? La salle du Gaumont Opéra Capucines était ainsi loin d’être complètement remplie pour l’ouverture de Paris Cinéma avec Holy Motors. Le Festival a connu des ouvertures plus festives comme celle de Polisse l’année dernière mais c’était le choix des programmateurs de miser sur un film ambitieux et risqué qui a fortement divisé la critique lors du dernier Festival de Cannes. On y reconnaissait néanmoins des clones de Carax, chapeau sur la tête et veste étriquée et des jeunes femmes semi-intellos qui se passent de lunettes avant la projo, par coquetterie superfétatoire, pour les remettre précipitamment lorsque les lumières s’éteignent. On a surtout reconnu la charmante Emilia Derou-Bernal, l’actrice de Donoma, qui, débarquant incognito, prouvait ainsi son amour du cinéma et sa curiosité tous azimuts.

Pour ma part, c’était bien la troisième fois que je voyais ce film de Carax. Je vais d’ailleurs finir par le connaître par cœur. Que personne ne s’y méprenne, j’adore Carax, j’aime beaucoup Denis Lavant, je suis un fan absolu de Boy Meets girl et de Mauvais sang. Et cela me permet justement d’énoncer en toute liberté que Pola X ne méritait sans doute pas l’excès d’indignités qu’il a reçues, tout comme Holy motors l’excès d’éloges qui l’ont accueilli. Nuançons d’ailleurs: la presse française a dans son ensemble adoré le film, en faisant son champion pour la Palme d’or, avec l‘insuccès qui a suivi au Palmarès; la presse internationale a plutôt manifesté assez unanimement son incompréhension à l’égard de l’œuvre de Carax. Or, comme disait Chabrol, dans la presse française, certains cinéastes ont « la carte » ou ne l’ont pas, c’est-à-dire un préjugé favorable qui entoure tous leurs films. Par exemple, Carax l’a presque toujours eue, sauf pour Pola X; Tavernier presque jamais. S’il est préférable de se fier à la critique internationale, c’est qu’elle est moins propice à des conflits d’intérêts, un favoritisme partisan ou des fréquentations ou amitiés régulières avec les artistes qui rendent sujet à caution l’expression d’un jugement critique libre au sujet de films français.

Quid de Holy Motors? Le film est un immense jeu de rôles autoréflexif où Carax s’amuse à donner dix ou onze rôles différents à Denis Lavant au cours de saynètes uniquement reliées entre elles par la permanence du comédien et les intermèdes en limousine où il se maquille et se change comme dans une loge d’acteur. Est-ce une métaphore sur le jeu d’acteur? Peut-être. Est-ce un film ultra-référentiel sur le cinéma? Sans doute. Est-ce une traversée en coupe de la société française? Un peu mais pas vraiment, les préoccupations sociales n’étant pas le fort de Carax, même si l’on sent forcément une opposition entre le personnage du banquier et celui de Monsieur Merde, voire celui de la vieille mendiante. Serait-ce davantage une métaphore de l’existence? Oui mais il faut préciser que Carax envisage ici son existence et son cinéma en circuit totalement fermé. Monsieur Oscar vit donc pendant une journée plusieurs vies, sans le moindre souci de cohérence scénaristique: dix saynètes séparées par un entracte (celui de l’accordéoniste dans l’église, excellent mais totalement gratuit, comme une grande partie du film). Monsieur Oscar devient successivement un banquier, une vieille mendiante, un spécialiste de la motion capture, Monsieur Merde, le père d’une fille, un accordéoniste, un tueur et son sosie, un tueur masqué, un vieil homme mourant, un homme qui rentre au foyer. A travers tous ces états, Carax veut capter un peu de l’essence de l’homme contemporain et réfléchir sur sa propre vie, en la distordant jusqu‘au vertige. Signe qu’il n’aime pas celui qu’il est devenu ou risque de devenir, Monsieur Oscar tue son double lors de la séquence de l’usine, ainsi que son incarnation de banquier au Fouquet’s. Il se voit successivement en père, en homme au foyer guetté par le devenir-singe (comme dans un clip de Mondino), en homme qui va mourir. Il va jusqu’au bout des différentes incarnations de son existence.

 


Le cinéma de Carax a toujours été référentiel. Il l’est plus que jamais ici. Les références fourmillent: Franju, Cocteau sont clairement cités; le début ressemble à une mauvaise imitation de David Lynch; les dernières séquences évoquent par quelques plans Kubrick (2001). Cependant Holy motors fait surtout référence au propre cinéma de Carax: le court métrage Merde du film Tokyo, la course de l’O.S. de la motion capture rappelle celle de Denis Lavant sur Modern Love de Bowie; le personnage de Kylie Minogue est à lui seul un clin d’œil aux Amants du Pont-Neuf. C’est même bien davantage une référence à la propre vie de Carax, la séquence entre Monsieur Oscar et sa fille renvoyant aux propres rapports de Carax et de sa fille ou la fin du film évoquant la propre fatigue de Carax cinéaste, lassé de lutter dans le contexte du cinéma d’aujourd’hui (l‘émouvant Revivre de Gérard Manset).

Pourtant qu’est-ce qui fait que cela ne fonctionne pas autant que cela devrait ? Un effort d’écriture sur le scénario pour lier davantage ces saynètes indépendantes aurait été bénéfique, mais l’écriture n’a jamais été le point fort de Carax, la spécificité de son cinéma se concentrant sur le visuel et le musical. Certains personnages passent ainsi, sans qu’on en comprenne la nécessité, demeurant à l‘état de coquilles vides et superficielles: la vieille mendiante, le spécialiste de la motion capture, l’accordéoniste, etc. D’autres, plus approfondis, nous ennuient copieusement, à force de dialogues creux, en particulier lorsqu’ils sont confrontés à des personnages féminins: l’ado asociale, la fille adoptive ou le personnage de Kylie Minogue. Nous sommes loin, très loin de la fascination et de la grâce avec laquelle Carax filmait ses égéries Mireille Perrier ou Juliette Binoche. Certes Lynch n’est pas non plus très accessible ni immédiatement compréhensible mais l’on sent toujours chez lui une cohérence et une nécessité absolues qui sont absentes du cinéma de Carax. Le sens échappe mais il existe chez Lynch alors que la gratuité de l’inspiration, (à moins que cela ne soit la vacuité de la citation) s’appesantit chez Carax. Des idées mais pas de scénario; des séquences mais pas de mise en scène, tel est le programme de Holy Motors. Du point de vue de la pure mise en scène, comparez objectivement ce film avec la magie esthétique de Carax dans Boy meets girl et surtout dans Mauvais sang (les plans au cordeau de Binoche en état de grâce, le montage hallucinant de virtuosité, le jaillissement poétique continu) et il ne restera pas grand’chose de Holy motors. Certaines mises en images frisent (involontairement?) l’amateurisme comme celle de la chanson de Kylie Minogue, où le désir avoué de comédie musicale avorte devant un ridicule manque de moyens. Une nette déperdition de talent et d’énergie s’y fait jour, hormis quelques séquences (Monsieur Merde, le spécialiste de la motion capture, les deux sosies) où Carax retrouve par bribes la fulgurance qui l’a progressivement abandonné depuis les Amants du Pont-neuf. Pour résumer, dans ses trois premiers films, Carax filmait en cinéaste amoureux d’actrices (et cela nous touchait forcément), c‘était beau et souvent émouvant; dans les deux derniers, il se focalise sur son ego d’artiste et d’homme, sur ce qu’il peut nous apporter ainsi qu’à l’histoire du cinéma et paradoxalement, cela nous concerne beaucoup moins. La conscience de l’œuvre à faire amoindrit le plaisir immédiat de la sensation esthétique. Lorsque le film sortira en salles, voire lorsqu’on le reverra un an plus tard, on se demandera s’il n’aura pas été incroyablement surcoté par certains, obsédés par l’idée de rendre enfin justice à un artiste méconnu, après l‘avoir trop injustement descendu pour Pola X. Cela ne sera ni la première fois, ni la dernière qu’on surévaluera un film bénéficiant d‘un effet de rattrapage. On se demandera alors qui parlait de lui attribuer la Palme d’or, de manière totalement irréaliste. Quoi qu’il en soit, on ne peut que se réjouir si Carax retrouve enfin un public et l’envie de créer. C’est déjà ça, comme dirait Souchon.

David Speranski