Claude Chabrol disait que le drame avec James Gray, c’est qu’il fait partie à l’évidence des plus grands mais que quasiment personne, dans le grand public, ne s’en est encore aperçu et qu‘il faudra une vingtaine d‘années pour que la vérité s‘impose. Ce cher Claude avait raison sur la première partie de son affirmation mais avec le temps, il a de plus en plus tort sur le reste: beaucoup savent déjà aujourd’hui que James Gray est un très grand cinéaste. Ce magnifique ouvrage de collection, faisant partie des beaux livres qu’on peut offrir sans risque pour les fêtes, en est l’admirable témoignage, James Gray décryptant chacune des quatre étapes de son œuvre parfaitement équilibrée, avec une acuité, une pertinence et une honnêteté de vrai cinéphile passionné.
James Gray fait partie de la génération des cinéastes américains apparus dans les années 90, au même titre que Quentin Tarantino ou David Fincher. Moins médiatisé que ses tonitruants collègues, il a bâti discrètement une œuvre splendide où New York, la mafia et la famille dysfonctionnelle, se taillent la part du lion. Resté en marge de l’industrie hollywoodienne, il n’est pourtant pas le moins doué des réalisateurs de sa génération, loin de là: il a en effet décroché le Lion d’Argent à la Mostra de Venise en 1994 avec Little Odessa, son premier film tourné à seulement 23 ans. D’emblée, on l’a classé comme un véritable classique, de la trempe d’un Coppola ou d’un Scorsese, un digne héritier de la tradition des années 70.
Comme l’écrit Jean Douchet, critique historique des Cahiers du Cinéma, préfacier du livre, presque tous les cinéastes ont beaucoup d’idées; très peu ont une pensée et font partager une vision. James Gray fait partie de cette dernière catégorie. Ce bouquin passionnant d’entretiens nous fait découvrir l’homme derrière le réalisateur, le juif russe venant d’une classe ouvrière peu cultivée qui a réussi miraculeusement à s’en sortir par sa passion pour le cinéma.
A travers chaque entretien, James Gray évoque ses goûts cinéphiliques exhaustifs, son admiration de Coppola (les deux premiers Parrain, Apocalypse Now qui, par son mélange sensationnel de vérité et de spectacle, l’a incité à devenir cinéaste à l’âge de dix ans), sa fascination pour Vertigo d’Hitchcock ou le Conformiste de Bertolucci et sa connaissance intime de l’œuvre de Fellini et de Visconti. Pour Vertigo et le Conformiste qu’il n’a pas tellement aimés au départ et qu’il n’a cessés de revoir, Jordan Mintzer et lui développent une conception intéressante du grand film: « la première réaction n’est pas totalement positive mais sous la surface, quelque chose travaille ». John Ford, Kurosawa, Kubrick, Kieslowski, Kalatozov, Friedkin, Herzog, Polanski, Lynch, Scorsese, Spielberg et Wilder sont aussi abondamment cités. De toutes ses influences mixtes entre cinéma américain du Nouvel Hollywood et cinéma européen (surtout italien) d‘auteur, se dégagent une conception très personnelle du cinéma et une morale inflexible de cinéaste.
Pour James Gray, en 1994, l’objectif consistait à se démarquer du cinéma contemporain (zapping permanent, ironie autodestructrice) pour imposer son propre style (splendeur des plans d’ensemble, attention portée au découpage et au rythme interne du film, profondeur, gravité et vérité des émotions). Dès Little Odessa, tous les éléments de son style sont déjà là: « un film direct, sombre, émouvant, avec une part d’authenticité ». Pour James Gray, peu importe la technique (même s’il la connaît parfaitement), « ce qui compte, c’est ce que l’on dit dans un film et comment l’on devient un grand conteur », à l‘instar de Shakespeare ou de Kurosawa, exprimant à la fois les conflits externe et interne du personnage principal. On recommandera donc le chapitre sur Little Odessa pour comprendre comment James Gray est devenu dès son premier film un grand cinéaste. Il a su utiliser les lois du genre pour atteindre une vérité différente qui les dépasse et traiter un aspect autobiographique (la mort de sa mère) qui serait insupportable dans un film intimiste. Il s’est adapté aux circonstances climatiques, à « la loi de la neige » qui a envahi les rues de New York au moment du tournage alors que le scénario n’en prévoyait pas. De manière générale, il considère que les réalisateurs ont tort de vouloir imposer coûte que coûte au tournage ce qui est écrit dans le scénario et devraient davantage s’inspirer des idées de leurs nombreux collaborateurs et des circonstances de la vie. L’ouvrage est d’ailleurs agrémenté d’une très belle iconographie (documents de tournage, extraits de scénarios, photos rares) ainsi que d’excellents entretiens avec ses proches collaborateurs, ses brillants directeurs de la photo (développant le style nommé « la volupté de la mort», inspiré par Georges de la Tour et Edward Hopper), son coscénariste sur The Yards, Matt Reeves (oui, le réalisateur de Cloverfield!), ses producteurs (hormis évidemment les Weinstein), ses acteurs magnifiques (à l’exception remarquable de son alter ego, l’imprévisible et génial Joaquin Phoenix). Dans Little Odessa, on perçoit ainsi déjà son sens exceptionnel de la direction d’acteurs qui ne fera que s’amplifier dans ses films suivants.
Son deuxième film, The Yards, son film maudit, est aussi son film préféré. Contrairement à Scorsese qui finit par avouer à la page 564 de son bouquin d’entretiens que les films préférés de toute son œuvre, sont, en raison des souvenirs de tournage qui y sont attachés, Mean Streets, Italianamerican, The Last Waltz, Les Affranchis et Kundun, James Gray favorise d’emblée son film mal-aimé, celui qui ressemble le plus à un roman russe, un opéra italien ou une tragédie grecque, celui qui a été délaissé par les critiques et le public, abandonné par des producteurs, les frères Weinstein, qui n’y croyaient plus et en ont changé la fin, contre l’avis de l’auteur. Aujourd’hui, belle revanche du destin, The Yards est considéré comme un film-culte et l’un des meilleurs films américains des années 90. En dépit des efforts des Weinstein pour l’empêcher de trouver du travail (ce qui explique son absence des plateaux de tournage pendant sept ans!), James Gray s’est relevé de ce douloureux échec et a enchaîné en deux ans la Nuit nous appartient et Two Lovers, deux très belles réussites du cinéma des années 2000, imposant Joaquin Phoenix comme un acteur d‘exception et donnant sans doute leurs plus beaux rôles à Eva Mendes, Vinessa Shaw et Gwyneth Paltrow. La Nuit nous appartient est devenu la référence du polar des années 2000, avec les morceaux de bravoure que sont la superbe poursuite en voiture sous la pluie ou la traque dans les champs d’herbes hautes. Quant à Two Lovers qui atteint une sorte de perfection tranquille, on se demande encore comment la Palme d’or a pu lui échapper à Cannes en 2008 au profit d’Entre les murs de Laurent Cantet (mais ne nous en plaignons pas). L’explication, nullement surlignée dans le livre, se trouve peut-être dans le départ brutal de Sean Penn du projet de La Nuit nous appartient. Or Sean Penn présidait le jury du Festival de Cannes 2008... En tout cas, se trouve dans Two Lovers l’idée magnifique et géniale d’avoir fait de Sandra Cohen, le personnage de Vinessa Shaw, une femme tout aussi belle que le personnage de Gwyneth Paltrow, histoire de dire que la vision de la beauté et la naissance du désir relèvent essentiellement d’une affaire de contexte et que Léonard ne cesse de poursuivre en vain une chimère fantasmatique, alors que le bonheur se trouve pourtant à ses pieds.
L’oeuvre de James Gray apparaît actuellement sans faille et l’on peut donc préférer indifféremment l’un ou l’autre des quatre films de sa filmographie, contrairement à celles de certains réalisateurs écrasées par un titre prédominant. Pourtant cette apparente infaillibilité masque des erreurs et des changements de dernière minute que James Gray confesse avec la plus grande honnêteté artistique: son désespoir après le visionnage du premier bout-à-bout de Little Odessa, la narration au départ éclatée à la Rashomon de The Yards, l’intrigue subsidiaire, finalement supprimée, de l’ami de Léonard dans Two Lovers… Ce livre montre avant tout à quel point le métier de réalisateur consiste à s’adapter à la réalité et à prendre des décisions qui vont à chaque fois dans le sens du projet, sans jamais rien concéder du point de vue de l’intransigeance artistique. James Gray refuse d’abdiquer contre la montée en puissance du sentimental, qu’il définit comme une tendance à faire naître de façon pavlovienne une réaction facile du spectateur et ne croît qu’en l’émotionnel, c’est-à-dire lorsque l’émotion naît naturellement, organiquement de la situation montrée dans le film.
James Gray n’a malheureusement pas réussi à tourner son projet de film d’aventures en Amazonie avec Brad Pitt, La Cité perdue de Z., par défaut de financement. On le retrouvera donc prochainement une nouvelle fois à New York avec Marion Cotillard (dans la suite de son quasi sans-faute américain depuis son Oscar), prostituée polonaise travaillant dans un club tenu par un certain Joaquin Phoenix. Après la Nuit nous appartient et Two Lovers, James Gray continuera sans doute à subvertir le système de l’intérieur, en racontant une histoire à plusieurs dimensions car l’histoire doit fonctionner à plusieurs niveaux, comme dans Vertigo ou la fin d’Amarcord ou de Rocco et ses frères. Selon lui, le rôle de l’art consiste à augmenter notre aptitude à la compassion. L’art est donc l’inverse de la distance émotionnelle, un peu comme une religion pour ceux qui ne croient pas en Dieu. Nul doute que dans ce cas, James Gray en est un de ses meilleurs disciples.
David Speranski
Conversations avec James Gray
de Jordan Mintzer
Paru en novembre 2011 aux Editions Synecdoche
Livre de collection. Edition bilingue. 240 pages, 49 euros
Disponible depuis novembre 2011
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