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A l’heure où Martin Scorsese nous surprend une nouvelle fois et réinvente son art, en s’aventurant sur un terrain où on ne l’attendait pas, celui du divertissement pour enfants (Hugo Cabret), quitte peut-être à en décevoir certains, paraît cet énorme volume de référence qui va constituer le cadeau idéal si on souhaite offrir un bouquin sur le cinéma pendant les fêtes de fin d’année. Je mets en effet au défi quiconque s’intéressant un tant soit peu au cinéma et l’ayant ouvert, de pouvoir le refermer sans regrets, avant d’arriver à la toute dernière page. Ces six cents pages bien tassées, accompagnées d‘illustrations rares, se lisent ainsi d’une traite et entretiennent la magie d’une conversation qu’on aurait, en face à face, avec Martin Scorsese, l’un des plus grands metteurs en scène contemporains, qui nous communiquerait, - à nous et rien qu’à nous -, sa Passion, au sens quasi-christique, du cinéma.

Auteur de l’ouvrage, Richard Schickel est un excellent critique, historien du cinéma et documentariste américain qui s’est signalé en particulier par les films suivants, Chaplin: the life and the art of Charlie Chaplin et The Eastwood Factor. Il semble quelque peu en concurrence avec Michael Henry Wilson, critique à Positif, pour recueillir les confidences de deux des plus grands cinéastes américains contemporains, Clint Eastwood et Martin Scorsese. Or leurs approches sont en fait parallèles et complémentaires: alors que dans ses ouvrages sur Eastwood et Scorsese, publiés aux Editions des Cahiers du Cinéma, Michael Henry Wilson privilégie les rencontres à chaque étape de l’œuvre et réécrit manifestement les propos de ses interviewés, Richard Schikel apparaît nettement meilleur en interview, - même s’il est moins profond conceptuellement que Wilson -, insiste sur la notion de bilan d’une œuvre et retranscrit donc fidèlement les échanges comparables à une partie de ping-pong verbal avec Martin Scorsese. D’où l’impression de se trouver en face de Martin Scorsese, en train de converser avec lui, avec le charme infini des digressions et des répétitions inhérents à toute conversation, alors que les entretiens avec Wilson, certes passionnants, sont nettement plus académiques et moins vivants.

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Richard Schickel a en fait pour particularité de ne pas faire partie des fans inconditionnels de Martin Scorsese, ce qui induit qu’on semble se retrouver d’égal à égal avec le talentueux Martin, jouissive illusion, en lisant l’ouvrage. Il n’hésite pas à contredire le grand cinéaste, à l’interrompre ou le prendre à partie, voire le critiquer parfois durement. Il confesse ne pas accrocher à Mean Streets, le film de la révélation scorsesienne et ne pas tellement aimer Taxi Driver, détester New York, New York, etc. Il reconnaît néanmoins que Raging bull et les Affranchis sont des chefs-d’œuvre et par conséquent ses films favoris de Martin Scorsese. Pour le reste de l’œuvre, le traitement qu’il accorde à chaque film est inégal et permet de réévaluer certaines œuvres (Who’s that Knockin’ at my door?, La Valse des pantins, After Hours, Kundun, No direction home) et d’en négliger d’autres, à tort ou à raison (Le Temps de l‘innocence, Casino, Gangs of New York, Les Nerfs à vif). Quoi qu’il en soit, sa vision de l’œuvre scorsesienne est iconoclaste et revigorante, même et surtout si on n’est pas d’accord avec elle, quand on se livre à l’examen de chaque film, au cas par cas, ce qui vaut certainement mieux qu’une conception figée et compassée.

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Martin Scorsese est ce qu’on appelle un bon client: ceux qui ont pu le tester en interview ou l’ont vu dans ses documentaires sur les cinémas américain et italien ont certainement gardé en mémoire son flot intarissable de paroles au débit de mitraillette et ses références cinéphiliques hors du commun. Tout cela est retranscrit tel quel, sans effort de synthèse ou de gommage des redites, ce qui fait qu’on entend la voix de Scorsese nous parler au creux de l’oreille à chaque page, expérience inédite et quasiment impossible à vivre pour la plupart des gens.

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Ce qui frappe Richard Schickel lors de ces entretiens, c’est l’aspect autobiographique plus ou moins caché ou inconscient qui caractérise presque tous les films de Scorsese. Ce dernier avoue avoir découvert très tard, à la mort de son père en 1993, que Mean Streets racontait l’histoire de son père et de son oncle, l’un veillant sur l’autre qui fricotait en toute irresponsabilité avec la mafia italienne. Il a été témoin des comportements d’une violence irrationnelle qui ont inspiré les scènes de Joe Pesci dans les Affranchis. Dans son enfance, il a pu observer les trahisons qui ne cessaient d’intervenir dans la mafia locale et qui sont devenues une thématique majeure de la plupart de ses films, à commencer par celle de Jésus par Judas dans la Dernière tentation. Scorsese suggère même avec humour que cette enfance difficile, placée sous le signe de la méfiance et de la paranoïa, l’a parfaitement préparé à survivre dans cette jungle sans pitié des producteurs de Hollywood.

Même à soixante-huit ans, Scorsese est resté au fond de lui cet enfant qui se réfugiait au cinéma pour oublier la mafia environnante de Little Italy; ce gosse qui a été marqué à vie par les films d’Elia Kazan et les fabuleuses interprétations de Brando ou James Dean (Sur les Quais, A l’Est d’Eden) ou le personnage orgueilleux et complexe d’Ethan Edwards dans la Prisonnière du désert de John Ford; il est resté celui qui dessinait des plans de péplum dans sa chambre, avant de les jeter, de peur qu’ils ne soient découverts par ses parents. Il a gardé de cette enfance si proche et si lointaine, cette sensibilité à fleur de peau qui le fait rejeter toute critique pour l’un de ses films les plus récents, Shutter Island, que Richard Schickel n’a pas vraiment aimé: « je préfère ne pas en parler. Je ne suis pas sûr de pouvoir supporter une critique supplémentaire sur ce film. Je suis désolé ».

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Conciliant, il considère pourtant que certains de ses films non-violents sont peut-être plus intéressants que ses thrillers ou ses films sur la mafia, rejoignant ainsi l‘opinion de Schickel qui préfère apparemment Kundun à Casino. Il est particulièrement intéressant de constater à travers ces entretiens la dimension spirituelle de l’œuvre de Scorsese qui tend progressivement vers l’acceptation du monde et l’apaisement. D’où son film pour enfants pour faire plaisir à sa dernière-née, Francesca. D’où son documentaire sur le Beatle mystique, George Harrison, Living in the material world. D’où également son projet-serpent de mer sur l’histoire de prêtres jésuites qui cherchent à maintenir la foi chrétienne dans le Japon du XVIIème siècle après que celle-ci en a été bannie, qui a succédé à la Dernière tentation du Christ ou Gangs of New York dans la catégorie des projets de longue gestation qui traversent toute l‘œuvre de Martin Scorsese. Paradoxalement, après tant de mots déversés dans ce livre passionnant, qu’on ne cesse d’achever et de reprendre dans un mouvement incessant, ce projet a simplement pour nom Silence.

David Speranski

 

Conversations avec Martin Scorsese de Richard Schickel

Paru en novembre 2011 aux Editions Sonatine

Broché. 612 pages, 30 euros

Disponible depuis novembre 2011

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