Force est de constater que l'ambiance du festival n'est pas folle. C'est même un peu fatiguant à la longue. « Il n'a pas à se plaindre » vous allez dire et vous avez certainement raison, mais moi aussi j'ai le droit de faire ma star de temps en temps. Avec tous ces films nuls qui vous donnent mal à la tête j'aime encore mieux me relaxer à la piscine (privée j'entends) avec un verre de champagne. Entre deux ploufs, j'ai tout de même pris le temps de rejoindre Monsieur Christophe Lemaire, réputé autant pour ses critiques que pour sa franchise, sur unes des terrasses du Palais, pour faire un petit point sur la mi-festival.


Bonjour Christophe, est-ce que tu as déjà une Palme avec ce que tu as vu?

On est seulement à la moitié du festival et je n'ai pas tout vu mais mes deux favoris sont The Artist d'Hazanavicius et surtout la grosse surprise Polisse de Maïwenn, comme beaucoup. Je n'ai pas vu son premier film mais j'ai vu Le Bal des actrices et j'avais trouvé ça très bien, enfin mi très bien mi hilarant de n'importe quoi parfois. C'était un film choral où elle suivaient différents personnages et là elle refait pareil, sauf qu'en plus elle fait du Depardon. C'est incroyablement joué, ils sont tous excellents. C'est vraiment un film de directrice d'acteurs et d'actrices. C'est un peu un catalogue de tous les cas de pédophilie, elle passe par tous les stades, entre rires et tensions, suivant les cas, avec des séquences émotionnelles vraiment fortes dont certaines avec Joey Starr qui pourrait avoir le prix; il est incroyable. Il y a beaucoup de séquences assez fines comme celle où il rentre chez lui et fait prendre le bain à sa fille ou celle avec le petit black, c'est hyper touchant. Il y a même des trucs trashs et la sauce prend parfaitement, c'est ça qui est génial (cf. la séquence du portable, la meilleure du film, qu'on ne vous spoilera pas). C' est très sympa, c'est psychologiquement sympathique. Ça tire pas les larmes, ils sont vraiment tous excellents. 2h10 passées en un claquement de doigt. C'est le meilleur film que j'ai vu jusque-là.

Et The Artist, j'y allais en me disant que ça allait être super mais j'avais peur du côté fétichiste appuyé et en fait pas du tout. C'est un film d'une honnêteté cinéphagique hallucinante. Et j'ai été bluffé. En plus de rendre un hommage au cinéma muet, c'est un projet super culotté. Dujardin est formidable, il n'y a que lui qui peut encore jouer l'équivalent d'un John Barrymore. Même Berenice Bejo est très bien. Et surtout il y a plein de second couteaux et notamment un moment où j'étais scotché , on le voit dix secondes à l'écran, c'est Ed Lauter qui jouait avec Bronson dans Le Justicier de New York. Rien que ça, moi, j'étais chez moi. C'est bourré de références, pas du tout figé, avec une histoire super simple et des gags super vieux, vraiment slapstick, comme on pouvait en voir au temps du muet des années 20. Mais encore aujourd'hui, c'est tellement bien saisi, que ça reste drôle. En plus, un peu comme dans La dernière folie de Mel Brooks dont le seul mot prononcé c'est « non », et par le mime Marceau, il y a un jeu intéressant sur le son. D'ailleurs je crois que ça a emporté tout le monde et même les américains se sont emballés. Je trouverais ça super que le film ait la palme, rien que pour faire la nique à tout un pan du cinéma numérique qui me gonfle. Ce serait culotté mais génial.



Et dans la compétition officielle il y a aussi Michael qui parle de pédophilie, tu l'as vu?

Je l'ai vu, mais ça me fait chier, voilà. C'est toujours pareil... Bon, c'est le directeur de casting d'Haneke... Déjà j'y allais à reculons parce que Haneke et moi ça fait deux. C'est comme d'habitude: oui j'ai voulu parler de la pédophilie sans prendre parti, en étant très froid. Bon effectivement c'est très très froid, du coup tu n'as absolument aucune compassion. T'es pas effrayé, t'es pas choqué. Voilà, tu t'en fous! Je ne vois pas l'intérêt de ce film. Je pousserai même le vice jusqu'à dire que c'est comme pour Haneke, ce gros connard (rires), qui dénonce la violence dans ses films... Mais tu crois vraiment que les mecs de banlieue ils vont voir Haneke ? Les mecs qui vont voir Haneke, ils écrivent aux Cahiers du Cinéma, c'est les mecs de Positif, les branchés du 16eme et les quelques cinéphiles qui restent. Ils vont dire : oui, c'est vrai, Haneke il dénonce la violence, il dénonce le hors champ, les machins... Mon cul! Quand tu vois ça, c'est juste de la branlette et j'irai même plus loin, je pense que ces cinéastes là, au fond du fond du fond... Je suis sûr que Haneke il doit se branler chez lui en regardant des snuffs. J'exagère un peu, mais je suis sûr que le mec qui a fait le film sur la pédophilie, au fond, si ça l'intéresse tant que ça, il y a toujours un petit truc. Honnêtement, je dis ça sans attaquer, mais quand t'es à fond comme ça pour dénoncer le truc, il doit être un peu pédo sur les bords (rires). Tu vois c'est toujours un peu vicelard, ça manque d'honnêteté. J'aurai préféré que ça soit Gaspard (Noé) qui s'y colle par exemple. Au moins Gaspard quand il fait Irréversible il montre un truc super violent et hyper cru, mais lui il est suffisamment branque pour dire: regardez, ça peut aussi vous exciter. Pas tous, mais certains. Et là non; c'est genre « je filme froidement, je prends mes distances. » Ça me gonfle, au final c'est d'un ennui carabiné. Ça me fait chier.



Et hors sélection officielle, est ce que tu as eu des coups de cœur?

J'ai adoré Wu Xia; j'ai été surpris de voir tout le monde un peu calme. Moi ce qui m'a fasciné là dedans c'est, après quarante ans de Shaw Brothers et de combats, comment est-ce qu'en 2011, et Peter Chan le réussit, on peut encore renouveler les scènes de combats. C'est vraiment un film de genre et c'est super fun. J'ai aussi vu le doc sur Bollywood et j'ai été déçu. Je m'attendais à un doc à la HBO sur l'histoire de Bollywood et j'ai juste vu 1h20 de bouts à bouts d'extraits. Ça rappelle un peu L'œil du cyclone. C'est littéralement un bout par thème: les yeux dans Bollywood, la pluie dans Bollywood, la violence dans Bollywood... Alors les extraits sont rigolos, c'est super kitch, il y a plein de danses et tout... sauf qu'au bout d'1h20 c'est comme un Michael Bay, t'en as plein la tête et t'en peux plus.

Et puis il y a eu The Tree of life... Bon, c'est beau; un mélange entre 2001 de Kubrick, en moins bien, et La Belle verte de Coline Serreau, même niveau, avec des beaux plans Ushuaïa. Mais moi je suis pas du tout immergé, c'est un film d'une froideur... Comme tous les cinéastes qui vivent en autarcie et qui font des films super distants. Alors c'est culotté, de faire un film sur la vie, la mort, de commencer dans l'espace et de s'intéresser à une famille, sauf que ça marche pas, c'est chiant. Honnêtement, tu pourrais dire ce que tu veux, je pense que tout le monde s'est fait chier. T'as le droit d'en dire du bien, mais tu mentirais en disant "oh, je me suis éclaté". Et encore une fois c'est peut-être beauf de dire ça mais je préfère voir une série z où je me suis éclaté qu'un chef-d'œuvre chiant. Même si là c'est pas un chef-d'œuvre. Tout ça pour dire que ce que j'aime chez les cinéastes c'est qu'ils soient généreux. Hazanavicus est un cinéaste généreux. Malick n'est pas un cinéaste généreux. Voilà.


Des coups de gueule plus marqués sur d'autres films?

Non, à la limite même, j'ai vu le Bonello, bon, tu vois, c'est pas mon cinéma. C'est un peu chiant, un peu long, mais je me suis beaucoup moins fait chier que devant The Tree of Life et au moins voilà, c'est Envoyé Spécial chez les putes au début du XXeme siècle. En plus j'adore les nanas qui sont dedans, dont une qui me fait fantasmer, c'est Céline Sallette que j'avais repérée ici même dans le film Meurtrières à Un certain regard, il y a quelques années. J'adore cette nana... Et puis elles sont toutes formidables. En fait, c'est vachement bien détaillé. Après, ça dure 2h10 et je pense que sur 1h30 ça aurait été beaucoup mieux. Je m'en fous un peu, mais ce n'était pas l'enfer annoncé. Sinon, au marché du film, j'ai vu Sex & Zen 3D et j'ai eu l'impression d'être remonté dans les années 80 quand je voyais un autre kung fu qui s'appelait Dynasty et qui était aussi en 3D. Mais c'est toujours pareil, la 3D au début tu fais « wahou » et au bout de 10 minutes tu t'en fous. Le problème, comme souvent, et encore plus dans cette salle, c'est que ça assombrissait l'écran. Après, t'as tout de même des gags rigolos comme cette nana qui a une bite de 10 mètres qui lui pousse sur la chatte et elle balance sa bite sur l'écran qui virevolte au dessus du crâne des spectateurs. Ça c'est rigolo, puis bon, c'est super bis. Ca a cartonné à Hong-Kong.



Des attentes pour la suite du festival?

J'attends vachement le Nicolas Winding Refn qui, paraît-il, est une tuerie, pour les quelques rares qui l'ont vu à gauche à droite. Pour lui, pareil, c'est cinéaste « ça dépend des films ». Le dernier, par exemple, j'ai trouvé ça chiant. Pas généreux, pas immersif du tout. Sa trilogie Pusher, par contre, ça c'était génial. J'attends Almodovar aussi parce qu'en général j'aime bien, même si je préfère sa première période plus punk. Il y a le Miike en 3D aussi évidemment et The Murderer dont tout le monde me dit que c'est incroyable. En fait c'est même celui que j'attends le plus. Et puis, en règle générale, vieillissant, c'est mon 29eme festival quand même, c'est plus comme avant...

Alors je ne vais pas faire le nostalgique mais il y a une raison toute conne, c'est qu'à l'époque on était tous fous parce qu'il n'y avait que trois chaînes tv, pas Canal, et il y avait quelques films en VHS. Mais ce qu'on voyait ici et au marché du film, tu ne savais pas si tu allais le revoir un jour. On voyait Le Quatrième homme de Paul Verhoeven alors qu'il n'est sorti que des années après. On était super excité. Là, tous les films que tu vois maintenant, que ce soit la compétition ou le marché, 90% se retrouveront sur megaupload dans l'année. Sur internet tout le monde pourra les voir, donc il n'y a plus l'excitation. Donc l'excitation de venir à Cannes pour moi c'est qu'il fait beau, qu'on voit les potes, et aussi quand même de voir les films dans les meilleures conditions et des supers salles. Le Malick par exemple, je me suis dit c'est chiant, je ne voulais pas y aller, mais au final j'y suis quand même allé, parce que c'était dans la grande salle. Ou The Artist, pour y revenir, quand tu vois le truc qui passait dans toute la salle, tout le monde qui vivait le film en même temps, qui prenait du plaisir, ça c'était super cool. Mais, en attente... Comme je dis souvent, chez moi j'ai 2000 films en retard, et si on mettait ma vidéothèque à Cannes et tous les films de Cannes à la place de ma vidéothèque, si on inversait, là je trouverais Cannes absolument génial.

Cannes, c'est plus comme avant. Hier, j'étais au Petit Majestic, où il y a dix ans tu faisais la fête jusqu'à six heures du matin, aujourd'hui, à deux heures pile, tout s'arrête. Il y a un côté moins festif qu'avant et je dis que c'est aussi depuis qu'ils ont viré les Hot d'Or ; pas tant pour le hot, mais parce que les bimbos mettaient quand même de l'ambiance sur la Croisette, c'était super cool. Depuis quelques années tout ça c'est fini, c'est très représentatif de l'état d'un pays. On sait que le monde est de plus en plus facho, et la France raciste. Ça se ressent tout ça... Bon, on s'amuse bien quand même, on va voir des films, mais ça pourrait être plus festif, car maintenant, ces films, on pourrait tous les voir. Donc il faudrait rajouter un plus. Le peuple d'en haut a enlevé ce côté festif. Hier on a essayé de boire une bière avec des copains à 3h du matin et ce n'est plus possible nul part. C'est dommage.



Et la présence de La conquête et de Tous au Larzac au festival cette année, est ce que c'est pas une volonté politique justement?...

Alors c'est drôle parce que La conquête c'était le truc un peu sulfureux du festival et ils se sont fait niqué par DSK qui est accusé d'avoir essayé de violer une bonne. Ca me rappelle une séquence de viol de bonne dans un film que j'ai vu et là il a essayé de faire un remake avec sa bite. Du coup La Conquête, c'est Bozo le clown à côté. En plus je pense que ça va être un film poli; ils ne vont pas dire que Sarkozy se fait comme chacun sait des rails de coke. Ça risque d'être un peu prout-prout. Et avec Bernard Le Coq en Chirac je ne pourrais pas m'empêcher de voir le concierge de Jean Girault à la place. Et je rigolerai d'avance. Donc La Conquête, c'est peut-être bien, mais il n'y a plus de scandale.


Donc en 29 ans de festival c'est peut-être pas le meilleur cru cette année?

Non, en plus tout le monde le dit, il n'y a pas de gros trucs, à moins qu'ils n'arrivent plus tard, mais je ne pense pas, et je te dis, tout ça est un peu tamisé par le fait qu'aujourd'hui, des films, il y en a partout, et t'es même un peu noyé. Je me rappelle, dans les années 80, tu voyais Re-Animator ou Braindead en séance de minuit et aujourd'hui au marché il n'y a plus de séance de minuit. Par contre, t'as 10 000 films d'horreur, mais c'est des soupes et ils sont tous noyés dans la masse. Il n'y a plus de scandale, même si ce n'est pas forcément ce que je demande. Mais c'est plus la même énergie et ça c'est vraiment dommage.


Propos recueillis par Matthieu Conzales (merci à Clémence pour son doigté à l'Iphone)